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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 22:22

 

 

 

 

Les Hauts de Hurlevent

 

Film d'Andrea Arnold

 

Avec Kaya Scodelario, James Howson, Solomon Glave, Shannon Beer

 

 

"Qui nous a donné la gomme pour effacer l'horizon ?" Friedrich Nietzsche

 

 

 Il fallait oser s'emparer de l'univers romanesque d'Emily Brontë. Andrea Arnold, trois ans après "Fish tank", l'a fait, bien que cette réalisation soit issue d'une commande. Il ne faut pas longtemps pour sentir, dans la continuité de "Fish tank", la marque de la cinéaste : mouvements de caméra sautillants, tremblants, au plus près des personnages, impressions de saisie sur le vif.

 

 Son adaptation, coulée dans le moule d'un style identifiable, a ainsi un fort pouvoir déstabilisateur, en intégrant, sur le plan stylistique, des éléments hétérogènes, des paradoxes et effets contradictoires. On pourrait d'ailleurs croire, de prime abord, qu'Andrea Arnold, reprenant ce sujet à son compte, ne serait préoccupée que par le fait de l'intégrer dans son univers filmique, et adopterait un ton hautain, cynique, qui surplomberait son sujet.

 

 Il n'en est rien. Le temps qu'elle s'accorde pour cette adaptation, s'il s'apparente à une lente déconstruction d'une histoire célèbre, n'est teinté d'aucun cynisme ou de hauteur de point de vue. Au contraire, la manière qu'a Andrea Arnold de coller à ses personnages - comme saisis par une caméra prise sur le vif - évacue toute dimension métaphysique. "Les Hauts de Hurlevent", façon Arnold, c'est avant tout, pendant plus de la moitié du film, une toile de fond privilégiant les éléments (boue, pluie, lande désertée), sur laquelle s'appuient les personnages. Cela donne des scènes parfois magnifiques, loin d'un esthétisme clinquant (Heathcliff suivant Cathy sur une colline fleurie balayée par le vent), tout autant que ces paysages souvent brumeux n'empêchent pas un sentiment de claustration.

 

 C'est l'un des principaux paradoxes visuels de ce film : que la vibration nerveuse de la caméra, serrant au plus près les protagonistes, ouvre sur des espaces où la perspective se réduit. Point de lyrisme dans cette longue première partie (trop longue sans doute, vu l'insistance d'Arnold à y fermer tout accès à la lumière, au désir), au profit d'une durée dilatée. Étirement temporel qui n'empêche pas de fréquentes ellipses (la mort du père). "Les Hauts de Hurlevent" avance par bonds, comme pour épouser l'animalité de ses deux principaux protagonistes, en évacuant toute idée d'apprentissage. Si Heathcliff est muet la plupart du temps, on se surprend tout à coup à l'entendre parler anglais.

 

 Dans "Fish tank", le parti pris visuel reposait sur une caméra qui s'évertuait à suivre Mia, boule d'énergie précipitée, adepte du hip hop, lancée à toute allure dans son rapport au monde. On retrouve parfois cet élan dans "Les Hauts de Hurlevent", lorsque Heathcliff et Cathy sont lancés dans des courses, à pied ou à cheval. Mais le film s'articule principalement autour du regard de Heathcliff, rendant compte de sa relation à la réalité, souvent fondée sur la frustration : dans un coin du plan, toujours à guetter, à vouloir s'approcher des espaces qui lui sont interdits, révélateurs de son désir pour Cathy. Ce décalage dans le plan, prélude à de multiples exclusions - souvent violentes - témoignent du statut primordial dans lequel il reste enfermé : noir de peau, souvent rejeté.

 

 Si Andrea Arnold, dans la deuxième partie, prend en charge l'aspect purement romanesque, c'est tout autant pour dire à quel point son épanouissement est contrarié : il faut voir les sorties de Heathcliff et Cathy accompagnées par la soeur d'Edgar, les obligeant à une retenue. L'élan ensauvagé de la première partie, faite de courses folles et d'éclats pulsionnels, s'en trouve littéralement réprimé. Et si dans les scènes d'intérieur une lumière s'invite dans les plans - symbole d'une pacification des mouvements -, ce n'est pas pour inscrire le film dans quelque envolée lyrique. Le tragique reprend en effet ses droits et Heathcliff, comme dans les premières séquences, est renvoyé à sa solitude au point de se cogner contre les murs. L'horizon se bouche définitivement de ne laisser percer un quelconque éclat.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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