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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 00:11

 

 

 

 

Recuerdos de una Mañana

 

Film documentaire de José Luis Guerin

 

 

  Il y a, dans "Recuerdos de una Mañana", comme une approche terre à terre, un rapport à la réalité qui se présenterait par le petit bout de la lorgnette : prendre sa caméra pour filmer dans son voisinage immédiat. Perspective étroite, rétrécissement du point de vue pas forcément réjouissant, surtout quand il s'agit, pour José Luis Guerin, d'aller interroger ses voisins sur le suicide d'un violoniste qui s'est jeté de l'immeuble en face.

 

 Seulement voilà : le suicide de Manel n'est pas le point de départ univoque ayant amené Guerin à aller à la rencontre de ses voisins dans son quartier à Barcelone. Il permet au cinéaste d'ouvrir son imaginaire en prenant appui sur ce qu'il connaissait de l'activité éditoriale de Manel (traducteur de Goethe, travail d'édition sur Proust). Comme si le moteur de cette approche était lié à une convergence intellectuelle autour d'auteurs appréciés par Guerin.

 

 Cette reconstitution d'une figure morte, avec ce qu'elle suppose, au gré des témoignages, de collages cubistes de morceaux épars, dépasse d'emblée la dimension purement documentaire. C'est la force de Guerin, en posant sa caméra au ras d'une réalité géographique discernable, que de nous faire décoller de cet aspect tragique. S'il arrive, au fil des interventions, à dessiner un visage et une personnalité à Manel, l'espace dans lequel sa caméra se déplace se charge progressivement d'un parfum d'irréalité. La fontaine près de laquelle Manel est tombé ne peut ainsi plus être envisagée comme un simple objet, mais un symbole qui s'anime de tous les regards des témoins du drame.

 

 Dans cette exploration, le film devient une convocation de fantômes, qui prend un tour particulier dès lors que Guerin se concentre sur "Robert Mitchum", connaissance de Manel, jalousée par lui, ayant subi une double opération. Revenu d'entre les morts, il devient lui-même comme un passeur d’âme, en faisant le lien entre un suicidé et sa propre expérience du coma, qui lui a permis de "voir" son père décédé. Entre lui et d'autres figures qui traversent le film (en particulier la violoniste), on sent chez Guerin la volonté de prolonger chez les vivants les élans de Manel ("Robert Mitchum", homme adulé là ou Manel était timide et frustré de ne pas être comme les autres ; la violoniste aguerrie envisagée comme idéalisation du jeu de Manel constamment suspendu à ses gammes criardes).

 

 Dans l'approche réaliste de Guerin, il y a cet imperceptible glissement qui fait tout l’intérêt de "Recuerdos de una Mañana" : sa façon de filmer, réaliste,  collée à la réalité immédiate, comme si la caméra était posée à "hauteur d'homme", rend d'autant plus forte le surgissement tranquille de figures dotées d'étrangeté, en particulier ce "Robert Mitchum" qui, par son seul surnom, est le garant de ce basculement dans une veine narrative. Aussi identifiable qu'elle soit à force d'exploration, la réalité chez Guerin ne vaut que si elle laisse la porte entrouverte à de multiples bruissements fictionnels.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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