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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 22:16

 

 

 

 

Aujourd'hui

 

Film d'Alain Gomis

 

Avec Saul Williams, Aïssa Maïga, Anisia Uzeyman, Djolof Mbengue

 

 

 Un homme, Satché, doit mourir. Selon les rites de sa communauté. C'est en quelque sorte "l'élu". Mais on n'en saura pas plus. La force de proposition fictionnelle du film d'Alain Gomis, associée à son évidement de sens, nous invite dès les premières séquences à lâcher prise : le début est en quelque sorte la fin, et tout ce à quoi on doit se régler, c'est au rythme inéluctable censé nous acheminer vers une fin.

 

 Dans ce dessein aux contours clairement définis - mais dépourvu de toute motivation rationnelle - Alain Gomis nous invite à suivre un itinéraire que l'on pourrait qualifier d'initiation à rebours. En partant d'une matière narrative pour le moins ténue, le cinéaste franco-sénégalais arrive à insuffler à son film une puissance d'évocation rare.

 

 Magistrales sont à cet égard les premières scènes de "Aujourd'hui", révélant l'émotion particulière ressentie par Satché. S'éveillant à une réalité tragique mais acceptée, il est exposé aux multiples voix faisant son éloge, parvenant à ses oreilles comme autant de lignes harmoniques, se superposant sans se heurter. La caméra souple de Gomis, en de longs travellings soyeux, enveloppe les personnages dans un ballet harmonieux. La descente d'escalier, toute en faux raccords, rend subtilement le trouble de Satché : dans le découpage des plans, il est tenu par un protagoniste différent, comme si sa réalité perceptive ne pouvait se restituer qu'en un hoquètement de plans, en un déséquilibre de leur agencement.

 

 Il serait pourtant réducteur de faire d'"Aujourd'hui" un simple film d'initiation dont le mode opératoire - spectaculaire par sa radicalité - renverrait à des signes purement africains. Certes, si les scènes d'ouverture semblent marquées du sceau d'un registre rituel local, Gomis se sert de ce fond culturel pour tramer une fiction qui va beaucoup plus loin. Une présence de la matière rituelle (gestes, mouvements, habillement, pleureuses), qui permet d'ouvrir à des perspectives beaucoup plus larges, marquant l'appartenance de Gomis à deux mondes.

 

 Si l'on conçoit l'initiation en Afrique généralement comme un abandon de l'enfance, avant de rentrer dans le monde adulte - avec son cortège d'épreuves plus ou moins pénibles -, Gomis impulse à son film un mouvement qui bat en brèche cette ouverture vers un futur fatal, ce descillement de la conscience qui fait basculer la vie d'un individu. Ici, l'avancée de Satché, sa dérive, cette poussée inéluctable vers la mort, s'adossent constamment à un effet contraire : c'est ainsi que la mort renvoie à la naissance, le futur au passé.  Quand un homme simule la toilette du mort, on ne peut s'empêcher de penser - dans le sillage de la dernière séquence de "Mundane History" - à la toilette d'un nouveau-né. Le film de Gomis n'oppose pas, il ne dépeint pas un univers duel contradictoire, mais au contraire inscrit la marche de Satché dans un mouvement d’absorption et d'identité d'éléments épars.

 

 Des séquences sont mises en balance, fonctionnant comme des effets de miroir inversés : aux éloges inauguraux, purement rituels, dont Satché fait l'objet, répond la séquence avec son premier amour, qui a tendance à l'accabler. C'est la force du film que de peupler la trajectoire de Satché à travers la ville de multiples strates temporelles, d'en faire une irisation de sensations.

 

 Ce monde d'impressions incontrôlables plonge bien souvent le film dans un climat onirique, dans le sens où l'appréhension de la réalité de Satché passe par le filtre continu de son regard englobant, comme s'il était plongé dans une rêverie permanente ; comme si son parcours physique, la collusion entre passé et présent renvoyaient à un trip. Les effets sonores et auditifs participent de cette impression : ralentis, sons étouffés. Gomis arrive à rendre remarquablement le trouble dans lequel se trouve Satché par ce rapport à une réalité mouvante.

 

 Le final magnifique du film, qui parachève sa tonalité en mode mineur, conduit à un apaisement salvateur. Le silence qui règne, la saisie du temps qui passe, par la représentation de l'espace, élève l'esthétique d'Alain Gomis du côté d'un Antonioni (celui de "Profession Reporter"). Télescopages des temporalités - on a l'impression que Satché revit son enfance - fuite du temps, ultime exaltation des corps dans le jeu avec le garçon, évitements, rapprochements ; tout cela participe de la dédramatisation inaugurale et porte ainsi le film à un haut degré de maîtrise.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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