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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 21:04

 

 

 

 

Shokuzai : celles qui voulaient se souvenir

 

Shokuzai : celles qui voulaient oublier

 

Films de Kiyoshi Kurozawa

 

Avec Kyoko Koizumi, Hazuki Kimura, Yu Aoi, Sakura Ando, Chizuru Ikewaki

 

 

 Le virage qui aura conduit Kiyoshi Kurozawa à réaliser "Tokyo Sonata", il y a cinq ans, lui aura été paradoxalement presque fatal. Film plus accessible, plus sensible, témoignant d'une rupture avec sa longue série de films d'horreur ou fantastique, souvent de catégorie b, "Tokyo Sonata" marquait cette inscription dans un univers plus social, où la limpidité de l'argument le disputait avec une humanisation plus sincère des personnages.

 

 C'est donc par la télé, pour laquelle il a réalisé ce feuilleton avant qu'une version cinématographique ne soit présentée, que Kurozawa, aura trouvé une rémission dans sa capacité créatrice. Si ce diptyque est passionnant, ce n'est pas tant parce qu’il affirmerait, dans le prolongement de "Tokyo Sonata", la confirmation d'un assagissement dans le corpus fantastique de Kurozawa, que parce qu'il opère un glissement subtil vers un champ plus large, inattendu de la part de ce réalisateur.

 

 De la terreur, proprement dite, dans "Shokuzai", il y en a, par le climat diffus installé dans le film après le meurtre de la fillette. Mais de se situer en tout début de film, il y a matière à tisser, pour Kurozawa, un autre fil narratif que celui qui consiste à épaissir tout mystère. L'aspect feuilletonnesque de "Shokuzai" l'oriente à la fois vers un "différé" de la vérité, tout comme son découpage temporel - et le fractionnement des corps en présence -, installent une présence amenant irréductiblement vers une certaine forme de limpidité.

 

 A cet égard, il y a une clarté trompeuse dans "Shokuzai", que prolonge son indéniable élégance formelle : celle qui fait de ce film "télévisuel" le plus esthétique de son auteur. Le superbe appartement du couple donnant sur la baie de Tokyo, s'il peut faire rêver, accentue dans le même mouvement la tension entre beauté de l'espace et horreur du rituel nocturne. Quand Kurozawa nous avait habitués, dans bon nombre de ses films de séries B, à enserrer ses personnages dans des espaces claustrophobiques, les moyens mis en œuvre dans "Shokuzai" n'empêchent pas pour autant un resserrement - souvent dans une chambre propice aux scènes scabreuses (le rituel de la première partie, le frère et la petite fille).

 

 Il suffit de prendre, vers la fin, cette scène où la mère inconsolable d'Emili  traverse un bois pour aller à la recherche de son meurtrier dans une école spécialisée. Ampleur de l'espace, somptuosité des mouvements, élargissement du cadre : gestes nouveaux chez Kurozawa qui ne contiennent pas moins leur retournement glaçant quand on constate que les enfants censés évoluer de manière libre ressemblent à des prisonniers décérébrés. C'est en cela que persiste, in fine, chez le cinéaste japonais, cette veine claustrophobe, assortie d'un dépouillement progressif. Si le hangar où vient loger une famille témoigne de cette persistance, les espaces prennent littéralement l'allure d'installations où, à l'opposé de la splendeur initiale des appartements, ne restent plus que quelques objets épars (sacs plastiques qui volètent, rideaux défaits, etc...). Quand les esprits se délestent d'une mémoire douloureuse, les lieux se chargent de lambeaux.

 

 Mais la grande force de "Shokuzai", témoin du basculement chez Kurosawa vers une zone plus sensible, réside dans la présence des personnages féminins. Quand bien même la dette envers la mère d'Emili qui pèse sur les épaules de ces jeunes femmes les enfoncerait dans une pénitence (Shokuzai) minant leur libre-arbitre, c'est par leur présence corporelle que s'affirme une détermination existentielle. Chacune est différente, chacune, dans sa trajectoire, avant le geste fatal qui marque une tentative de réparation, assoit une personnalité à travers l'inscription de leur corps dans l'espace.

 

 Là où un déterminisme existentiel semble peser sur la liberté de ces femmes, on y sent une vibration stimulante liée à la variété des postures, des corpulences : de la première qui parle d'elle en tant que "produit défectueux" à la sauvage, massive et mutique, jusqu'à la dernière, plus libre, la question est moins d'être enfermée dans le carcan de la dette que de trouver un mode d'existence qui fait vibrer leur personnalité. C'est plus le désir de reconnaissance empêché de la première qui l'amène à tuer son mari, comme, pour la sauvage, l'amitié avec la petite fille qui l'amène à user de la force.

 

 La figure d'Asako Adachi, envisagé au départ comme maléfique, par l'injonction adressée aux fillettes, se révèle bien plus complexe qu'il n'y paraît et est, par là, la plus intéressante. Si elle est celle qui condamne, elle est aussi celle qui permet de propulser les jeunes femmes vers un dépassement d'elles-même, quand bien même cela déboucherait sur une résolution tragique. On sent à plusieurs reprises le personnage débordé par les récits des actes accomplis par les jeunes femmes. En ayant suivi elle-même un chemin (elle a eu après un garçon, qu'on devine tardif), elle a dépassé la douleur de la mort d'Emili. Beau personnage qui rompt avec l'unilatéralité des personnages hantés par la vengeance.

 

 Et si "Shokuzai" reste passionnant jusqu'au bout, c'est parce que, dans le sillage de "Tokyo Sonata", mais sur un mode plus métaphorique, le film dessine un portrait en creux de la société japonaise. Vivacité du mariage arrangé, structure familiale en déshérence, difficulté de la place des enfants (reliée à une problématique plus grande au Japon : comment faire des enfants au Japon). S'il y a une grande différence entre la première femme qui parle de son corps défectueux et de la dernière qui tombe enceinte, le film trace précisément un itinéraire d'affranchissement représenté par cette dernière figure insolente. Dans ce mouvement terminal où il s'agit de faire voler en éclats la notion de couple (une jeune femme qui soutire son mari à sa sœur), c'est toute cette thématique de la famille qui est rendue dans une tension maximale.

 

 Et même si le film, dans sa dernière partie, emprunte des chemins plus balisés où la levée de l'énigme se pare de longues explications, cela ne suffit pas à affaiblir le plaisir qu'il provoque. "Shokuzai, est à cet égard sans doute le Kurozawa le plus profond, où la palpitation des êtres laisse les traces les plus entêtantes. C'est peu dire.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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