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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 21:44

 

 

La Bataille de Solférino : Photo

 

 

La bataille de Solférino

 

Film de Justine Triet

 

Avec Laetitia Dosch, Vincent Macaigne, Arthur Harari, Virgil Vernier, Marc-Antoine Vaugeois

 

 

 A simplement considérer les premières scènes de "La bataille de Solférino", on est loin de s'attendre à l'ampleur que va prendre le film de Justine Triet. Ni l'espace (un simple appartement), ni la façon de filmer, qu'on pourrait qualifier de terre à terre, ne laissent augurer de ce mouvement d'ouverture du film qui consiste à mêler, de façon savante, l'intime et le collectif.

 

 L'intime, dès le départ, est envisagé au ras du sol. Justine Triet part d'un sujet si typique du cinéma français (le couple) qu'elle décide de prime abord de le traiter de manière radicale, c'est à dire en faisant littéralement de l'appartement où Laetitia (Laetitia Dosch) se prépare un chantier : les corps y ont des positionnements particuliers, entre vitesse (la précipitation de Laetitia) et lenteur (le calme de son ami s'occupant avec attention de ses enfants). Plus encore, la vitesse le dispute avec une répétition, ou toute avancée se transforme en immobilisation (elle se change, encore et encore). Il émane, de prime abord, un fort sentiment de stase, propre à une mise en scène qui se met en place. L'intention (réinventer une histoire de couple) se confond avec la mise en scène, conçue comme chantier.

 

 L'espace, envisagé comme un terrain vierge, brouillon, où doit émerger une fiction, engage le corps de Lætitia dans un champ métaphorique : sa façon de se changer, nue, devant le baby-sitter (Marc-Antoine Vaugeois), dit combien, à ce moment-là, il n'est pas question de hiérarchie, de place nette assignée aux corps, aux cœurs, au désir. Tout au plus peut-on, dans cette entame, comparer l'espace dépeint à des coulisses de théâtre, où les préparatifs - renforcés par les changements de vêtements - disent à quel point rien n'a encore trouvé son assise.

 

 C'est la raison pour laquelle, dès le début du film, la présence des enfants prend un caractère si particulier, comme on ne l'a peut-être jamais vu au cinéma. Non pas des corps rompus à une mécanique fictionnelle, entraînés pour jouer un rôle particulier, décliner un script (ils sont trop petits pour ça), mais comme posés là, au milieu d'une mare d'adultes. Des petits corps décalés, renforçant par leur présence incontrôlable l'anarchie des scènes, à la fois pris dans un entre-deux (les deux parents), mais aussi nécessaires, lieu de convergence puisque précisément toute la fiction à venir s'articule autour de leur garde. Comme des électrons libres qu'il faut à tout prix préserver.

 

 Et ces enfants, dans leur non-malléabilité - dont les pleurs seraient le témoignage le plus éloquent -, ne prennent en effet jamais corps dans la fiction comme on l'entend d'ordinaire. C'est la raison pour laquelle on peut être surpris lorsque l'ami de Lætitia demande à l'un d'eux de lui faire une bise, que cela se produise réellement. Comme on peut être encore plus ahuris, dans une scène de foule, de voir l'un des deux enfants, au milieu de plein de jambes, s'asseoir sur un trottoir. Scène passagère, mais étonnante par ce qu'elle montre de totalement inhabituel.

 

 Dès lors, il fallait pouvoir sortir les individus de cet horizon étriqué en soi de la fiction familiale pour les porter vers un ailleurs. L'originalité profonde du film de Justine Triet tient à ce choix si singulier d'utiliser un moment de véracité historique (et quel moment ! rien moins qu'une élection présidentielle). Pour autant, l'immersion dans cette actualité vibrante ne vise aucune transcendance ; elle cherche au contraire à exalter la tension émotionnelle culminant entre Laetitia et Vincent (Vincent Macaigne). Il faut notamment voir ces scènes où elle tente, au micro, devant les caméras, de résister à l'assaut verbal de Vincent.

 

 Cette contamination de l'intime par l’événementiel a d'autant plus de force qu'elle se déroule en quelques heures, renforçant ainsi une impression d’instantanéité et, en ce qui concerne les caractères en jeu, d'imprévisibilité. Les vagues humaines incontrôlables sont autant d'échos au débordement des affects entre Laetitia et Vincent, notamment lorsque, plus tard, ils se giflent mutuellement dans une séquence d'anthologie.

 

 Il y a chez Justine Triet beaucoup de talent à pouvoir faire tenir des registres aussi variés, où la dimension comique tient une place importante. La séduction exercée par "La bataille de Solférino" tient également à l'hétérogénéité de ces acteurs, propice à de fréquents sauts qualitatifs. Laetitia Dosch, remarquable en mère dépassée par les évènements (au point de rendre glaçante la scène de rémunération du baby-sitter) ; Vincent Macaigne brille dans le registre hystérique, touchant à une sorte d'excès du théâtre de boulevard, et arrivant à insuffler à son personnage une dose d'inquiétude digne d'un film d'horreur (celui qui guette, en bas). D'un autre côté, le "non-jeu" chloroformé de Marc-Antoine Vaugeois contrebalance l'agitation globale (c'est là tout le mérite du comédien), tout comme le registre plus distancié d'Arthur Harari apporte un semblant d'équilibre. Enfin, le jeu décalé de Virgil Vernier introduit un supplément de surprise au film.

 

 Il fallait pouvoir donner à tout cet assemblage une unité. Justine Triet y réussi avec une maestria confondante pour un premier film, élevant un sujet qu'on aurait pu qualifier de sympathique à un très haut degré de renouveau.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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