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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 23:10

 

 

 

 

A touch of Sin

 

Film de Jia Zhangke

 

Avec Jiang Wu, Wang Baoqiang, Zhao Tao et Luo Lanshan

 

 

 "A touch of Sin" est un film enragé, et Jia Zhangke un homme en colère. Il y a d'abord, avec le retour du cinéaste à la fiction - sept ans après "Still Life" - matière à se rassurer. Le documentaire "officiel" I wish I knew" avait jeté quelques inquiétudes sur l'avenir de ce cinéaste, l'un des plus originaux que la Chine nous ait donné. "A touch of Sin" a ainsi d'autant plus l'allure d'une déflagration radicale qu'il se présente sous une forme éclatée, constitué de quatre courts-métrages qui s'enchaînent.

 

 Forme peu évidente à manier, envisageable plutôt sous l'angle collectif, il est abordé par des cinéastes rodés qui ont fait leur preuve et qui peuvent, forts de leur reconnaissance, s'offrir une parenthèse "modeste". Avec Jia Zhangke, cinéaste encore jeune, ayant pourtant déjà constitué une œuvre, c'est toute la question du virage esthétique, d'une tâche rude à accomplir, qui affleure. Le retour à la fiction va ainsi de pair chez lui avec une volonté de refondation, tout en jetant, avec une économie discursive radicale, les bases d'un renouveau.

 

 Œuvre incertaine et hoquetante, aussi limpide dans son discours que violente dans sa manifestation, "A touch of Sin" avance à l'image de son personnage initial, Dahai : pureté des actes, mais où pointent des moments d'incertitude, pour ne pas dire de régression. Il faut voir cette belle scène emblématique du film, dans la première partie, lorsqu'il va voir une amie devant laquelle il devient littéralement un petit garçon. Comme si la mission qu'il s'était assignée (pourfendre, tel un Robin des bois des temps modernes, les corrompus) pesait sur ses épaules à ce point qu'il ne peut la mener à bien qu'au risque d'une folie meurtrière.

 

 Jia Zhangke concentre beaucoup de sa démarche critique dans ce premier volet, avec une lisibilité telle que la moindre explosion (celle du départ, avec Dahai à moto) vaut comme métaphore de la table rase à opérer. Cette première partie lorgne très clairement du côté du western (tardif, celui de Sergio Léone, où l'on s'encombre peu des mots, l'arme fatale représentant le lien entre la parole et la violence sourde). On a droit, comme dans "Pour une poignée de dollars", à la scène où le héros est rossé, prolongée ici par une humiliation verbale (on l'appelle "golf").

 

 Ainsi, on aura rarement vu dans le cinéma contemporain un cinéaste, qui plus est chinois, faire une œuvre aussi explicitement critique contre certaines réalités contemporaines (la corruption principalement, mais aussi l'arrogance des riches, l'exploitation des individus). Avec ses airs d'Ai Weiwei, l'acteur incarnant Dahai prolonge cette veine morale et l’ancre dans une réalité brulante.

 

 Si la partie avec l'implacable tueur du début du film vaut comme trait de passage - par sa durée courte -, celle avec la femme amoureuse est la plus apaisée, tout au moins dans une bonne partie. Le départ en train de son amant est sans doute le plus beau moment du film : alors que, positionnée à l'avant-plan, elle le regarde partir, le train est volontairement maintenu dans le flou par Jia Zhangke, manière d'anticiper sa disparition lors de l'accident. Quelques séquences d'errance (elle remonte une route, monte dans un camion) apportent une mélancolie à cette partie. La rencontre avec la mère - à l'image de la première partie où Dahai voit son amie - offre cette qualité de ressourcement destinée à apaiser les esprits.

 

 A cet égard, à travers ces différentes histoires, et les catégories socio-professionnelles explorées, Jia Zhangke dresse un panorama vertigineux des visages chinois. Entre les ouvriers aux traits marqués du début - la façon dont le visage du meurtrier apparaît progressivement, débarrassé de ses tissus, en dit long sur le dévoilement successif à l’œuvre - et ceux des beautés féminines du salon, c'est un catalogue impressionnant et varié que l'on a peu l'occasion de voir au cinéma, sauf chez Wang Bing. Le seul visage du jeune homme venu travailler dans le club (joué par Luo Lanshan) contraste tant avec les premiers qu'on peut l'envisager lui-même comme une gravure de mode : pureté du trait du visage dont l’incompatibilité avec la rugosité du monde ne peut que le conduire dans une impasse tragique.

 

 Cependant, la force brute de "A touch of Sin" peut laisser le spectateur sur le carreau. Le sang coule beaucoup dans le film et il est dommage, comme dans la partie avec la femme amoureuse, que cela paraisse inéluctable, seule réponse à l'injustice. Les tensions morales se résolvent en éclats sanguinolents et paraissent boucher toute ouverture, alors même que l'on attendait de la forme esthétique adoptée qu'elle ouvre des pistes. Ces réserves n'empêchent pourtant pas le film de Jia Zhangke d'être un jalon essentiel dans son parcours de cinéaste.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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