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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 15:16

 

 

Photo de couverture

 

 

Gravity

 

Film d'Alfonso Cuarón

 

Avec Sandra Bullock, George Clooney

 

 

"... la rive du bond sur le rivage gagné..." René Char

 

 

 Le premier paradoxe de "Gravity" est lié à son ampleur : offrir au spectateur autant d'espace, lui permettre, grâce à la 3D, d'exalter sa pulsion scopique, de baigner à ce point dans un trip visuel qu'il a quelque part - par sa capacité à se loger dans le moindre recoin du plan - l'impression d'être le générateur de l'univers qui se présente devant lui. Mais dans cette totalité du visible, il y a, sur le plan narratif, si peu de matière fictionnelle à laquelle se raccrocher, si ce n'est celle d'un survival, genre à part entière si exploité par le cinéma américain.

 

 Ampleur du dispositif visuel ; ténuité du récit. Tout au plus, dans "Gravity", la matière la plus invasive n'est, à proprement parler, pas l'espace lui-même, avec son cortège de menaces très rapidement identifiés (les débris), mais la parole humaine, en particulier celle de Ryan Stone (Sandra Bullock), seule matière véritablement "réaliste" à laquelle le spectateur puisse se référer, d'autant plus que les dialogues avec Matt Kowalski (George Clooney) tournent court, étant donné sa disparition précoce.

 

 La singularité de "Gravity" tient déjà à ça : avancer au fond de manière totalement déceptive, amener la progression de Ryan Stone vers un dénuement total. Il n'y a rien de plus inattendu pour un film à gros budget que d’œuvrer en vue d'un asséchement de son mouvement. En cela, le film, comparé à la référence de ces dernières années en matière d'effets spéciaux et de trip visuel en 3D (Avatar), ressemble en fait plus à une série B, mue par une tranquillité filmique, assez contemplative - hormis ses quelques soubresauts - liée à l'usage abondant de plan-séquences.

 

 De même, par opposition à tous ces films à grand spectacle, "Gravity" est un film sans conflit, sans tension liée à l'autre, sans drame. Tout juste le suspens qui le traverse par moment se révèle on ne peut plus aléatoire (les débris dont le propre est de ne dessiner aucune trajectoire particulière). Toute tension, dans "Gravity", résulte de la rencontre inopportune entre des corps vivants et des corps inanimés. Il n'y a pas plus que cela, et en même temps, c'est ce qui fait tout le prix de cette fiction exsangue.

 

 On pourrait ainsi dire de la trajectoire de Ryan Stone qu'il se résume à de simples passages : de station spatiale en vaisseau Soyouz, de station chinoise en vaisseau Shenzou. A chaque fois, et de plus en plus seule, passer d'un itinéraire à l'autre, d'un point d'ancrage éphémère à un autre à rallier. Il n'y a même pas là l’intérêt qu'on peut accorder à un jeu vidéo, où un ennemi attendrait niché quelque part. L’intérêt tient précisément, dans ce mouvement de plus en plus solitaire, à faire du personnage féminin le symbole même du récit : plus elle avance, plus elle se dépouille.

 

 "Gravity" se concentre alors sur une femme qui, à l'apparition du danger, fonctionne, comme le récit, à l'économie : économie d'oxygène, mais qui se traduit aussi par un halètement de plus en plus prononcé, de paroles qui finissent par ne plus être destinées à personne. Dès qu'elle perd son principal interlocuteur, Stone se mue en interlocutrice d'elle-même, et cela ne fait que confirmer le statut difficile de la parole dans le film, où dès le départ, la source de la locution était déjà difficile à identifier. La parole se détache de la bouche pour mieux rejaillir en râles, indices régressifs s'il en est.

 

 De ce point de vue "Gravity" devient  un film sur la (re)naissance, celle d'une femme qui, seule dans l'espace, sans contrepoint humain, opère littéralement un repli sur elle-même. A partir de là, les métaphores évoquant un rapport à la naissance se succèdent, aussi simples que lumineuses : il y a notamment ces câbles qui finissent par rappeler les cordons ombilicaux, que Kowalski coupe pour permettre à Ryan Stone de continuer à vivre - on n'est pas loin, dans ce moment sacrificiel, de la fin tragique de "Titanic", de James Cameron. Il y a encore ce très beau plan du corps flottant de Stone, lové sur elle-même, comme baignant dans un liquide amniotique. Entre les dépouillements progressifs témoignant d'une mue, jusqu'à l'enfouissement dans une capsule-coquille, toutes ces phases visent à opérer un mouvement à rebours de la notion de conquête qu'implique toute fiction spatiale.

 

 La chute finale de la capsule dans la mer parachève cette relation étroite à l'état de naissance. C'est tout le prix de "Gravity" que de prendre le contrepied de la fiction spatiale attendue, avec ses figures spectaculaires obligées pour ne finalement faire que suivre, jusqu'à ce retour haletant sur terre, la trajectoire d'une femme. Et la voir affalée sur le rivage, visage quasiment collé au sable, avant de se lever, partant alors dans son avancée solitaire à la conquête de la vie, dit combien "Gravity" n'est pas une fiction ordinaire.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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