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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 21:42

 

 

 

 

Arrêtes ou je continue

 

Film de Sophie Fillières

 

Avec Emmanuel Devos, Matthieu Amalric, Anne Brochet

 

 

 Le film de Sophie Fillières établit très vite ses grilles, parsème d'entrée de jeu les signes qui vont définir son allure : une comédie grinçante mettant l'accent sur un couple en crise. Rien de neuf, bien évidemment, comme sujet, mais si le spectateur est accroché assez rapidement à son mouvement, ce n'est pas tant par une reconnaissance de thèmes éculés, nourriture première du cinéma français, que par la matière brute du langage.

 

 La vivacité des dialogues, leur sécheresse, l'immense douleur qui s'y loge – qui ne dit pas frontalement les choses, mais ajuste la déliaison comme, dans une corrida, on jette des piques à un animal – témoignent d'une virtuosité des échanges. On est par là proches des comédies américaines des années 40-50 (Hawks-Cukor), portées par des couples d'acteurs (Grant-Hepburn, ou Tracy Hepburn) qui envisageaient la relation de couples à coups de rebonds incessants des mots, la familiarité favorisant les pics langagiers distillés comme des couperets.

 

 On est parfois surpris, avec tout l'humour inhérent à certaines scènes de disputes, de voir celles-ci retomber sans crier gare, laissant la place à une grande amertume. Le cynisme ne sert jamais qu'à masquer une détresse, le désaccord est souvent enrobé d'une diatribe savante valorisant le locuteur et le maintenant fermement dans son monde de certitude butée. Dans cette distribution des bons mots, seuls les champs-contrechamps semblent à même, pour la cinéaste, de restituer le partage de la joute, l'alternance des salves.

 

 Une scène, pourtant, représente un basculement, un virage qui va emmener le récit vers d'autres strates : celle de la douche, où Pomme (Emmanuelle Devos) tombe, sans que Pierre (Matthieu Amalric) ne daigne venir voir ce qui se passe. Chute qui témoigne d'un décollement : quand la parole n'est plus là pour faire écran, même dans le conflit le plus âpre, quand le corps disparaît de la vue, tout devient propice à un basculement.

 

 Dès lors, le choix de Sophie Fillières d'opérer radicalement une rupture de ton lors d'une randonnée en forêt de Chamoiselles (véritable nom de conte de fée, manifestement inventée comme une combinaison heureuses de chamois et elles) vaut tout autant pour son irréalité qu'elle prend valeur de symbole. Très belle idée, surprenante, que de rompre avec la vivacité initiale, articulée à un réalisme de la question du couple, pour nous plonger dans cette forêt initiatique, où l'on retrouve même l'acte fictif, comme avec Alice, d'y chercher quelque chose (des clés). La merveilleuse scène du chamois tombant dans le trou dans lequel Pomme s'est réfugiée, contribue à renforcer le caractère magique de cette dérive.

 

 Quand au final, sa pauvreté stylistique revendiquée n'est qu'une manière de ratifier un processus de rupture qui a irrigué tout le film. Filmé d'un seul tenant, en un plan-séquence tremblotant qui évacue toute joute langagière – c'est désormais inutile -, il ramène les protagonistes à une amère réalité.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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