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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 21:56

 

 

 

L'étudiant

 

Film de Darejan Omirbaev

 

Avec Nurlan BajtasovErmek AhmetovErkebulan AlmanovAmangeldy Aytaly

 

 

 "L'étudiant" marque, avec discrétion, le retour sur le devant de la scène critique, du cinéaste kazakh Darejan Omirbaev – orthographié dans bon nombre de rédactions Darezhan Omirbayev, le retour du cinéaste sous nos latitudes, si elle traduit une reconnaissance, marque aussi l'incertitude d'une approche rigoureuse d'un artiste.

 

 On ne s'attardera pas sur ce qui fait l'évidence d'une filiation, entre Omirbaev et Robert Bresson si ce n'est pour sentir, dans cette forme de cinéma, la persistance d'une envie : celle de rendre, par une épuration extrême, les conditions d'une sorte d'entêtement dans un rapport au monde fait à la fois d'innocence, de clarté, et d'énigme pure quant à la perpétuation d'un acte.

 

 "L'étudiant", derrière sa façade limpide, sa ligne obstinée le maintenant hors de tout coup de force visuel, ancre pourtant son projet dans une crispation de l'ordre du monde, et plus précisément de la manière dont évolue le Kazhakstan. Les beaux travellings le long des immeubles, au début du film, au lieu d'être envisagés sur un mode critique à l'égard de la modernité, prennent acte de la réalité d'une ville qui se modernise. En cela, ces plans contiennent autant d'interrogation sur l'évolution d'un espace social, géographique, qu'ils ne révèlent la prégnance du moteur fondamental de cette avancée : l'argent.

 

 Que la langue russe soit parlée par la plupart des personnages souligne à quel point Almaty, ancienne capitale, est mise sur le même plan que n'importe quelle mégalopole russe à l'économie galopante – la population de la ville y est d'ailleurs majoritairement russophone. Omirbaev, dans son discours visant à témoigner d'une évolution, n'hésite pas à dépeindre des figures de nouveaux riches arrogants, dont la collusion avec la mafia n'échappe à personne. Il y a aussi bien le jeune homme qui, au début du film, se fait rosser parce qu'il a renversé du thé sur une prétendue future star de cinéma, que l'homme qui meurtrit, sous les yeux de son propriétaire, un cheval qui n'arrive pas à tirer sa voiture embourbée.

 

 Face à ce cynisme conduisant les nantis à affirmer leur supériorité, jusqu'à recourir à une violence froide, Omirbaev dresse le portrait plus doux, mélancolique, d'une autre population. Ni cynisme, ni révolte ne caractérisent leur démarche. Il y a simplement le souci de s'adonner à leur religion (l'islam) ou de préserver leur langue, le kazakh. C'est en faisant entendre cette langue des steppes, par l'entremise du poète, qu'Omirbaev dessine, sans tambour ni fracas, une ligne de partage entre monde ancien et monde nouveau. La manière dont un professeur établit clairement le schéma de prédation classique ("les forts dévorent les faibles") parachève le cynisme ambiant.

 

 A certains égards, "L'étudiant" n'est pas sans faire penser au dernier film de Jia Zhangke, "A touch of Sin". Tout oppose, de prime abord, les deux cinéastes, tant sur le plan du style que des intentions : prise de position radicale contre l'injustice pour Jia, à travers son personnage principal (justicier des temps modernes) et des éclairs de violence inattendus chez ce cinéaste. "L'étudiant", loin de cet aspect démonstratif, avance avec cette simple volonté de distribuer des postures, sans aucune revendication ni confrontation. Mais les deux films, avec leur orientation propre, disent la même chose : que le monde perd son équilibre, que des individus démunis ploient sous les coups de boutoir d'autres, nantis, et que toute tentative de rétablir la balance ne peut se solder que par un nouveau basculement.

 

 Les deux films contiennent par ailleurs une étonnante scène, ferment de la violence qui les irrigue : deux hommes martyrisent un cheval ou un âne. Violence révélatrice d'une perte de repère douloureuse, au risque de la folie chez Jia Zhangke, d'un sadisme de la toute puissance chez Omirbaev.

 

 Cependant là où toute la violence chez Jia Zhangke se raccorde à un motif vengeur, inhérent à la dégradation du social, les meurtres dans "L'étudiant" (adapté de "Crime et châtiment", de Dostoïevski) sont marqués par une perte de sens, débouchant sur une fuite métaphysique. A l'image du personnage principal, donnant toujours l'impression d'ajuster sa vision du réel de ses épaisses lunettes, "L'étudiant" aboutit à une sorte de repli pacifié. Au lieu de l'explosion, il y a acceptation.

 

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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