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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 19:48

 

 

 

 

Vortex Temporum

 

Pièce de Anne Teresa De Keersmaeker

 

Avec Bostjan Antoncic, Carlos Garbin, Marie Goudot, Cynthia Loemij, Mark Lorimer, Julien Monty, Chrysa Parkinson, Michael Pomero

 

 

 On sait depuis longtemps l'attachement d'Anne Teresa De Keersmaeker à la musique live, en quoi elle est le moteur de bon nombre de ses spectacles. La présence de l'ensemble Ictus, partenaire de longue date de la chorégraphe, en est une preuve supplémentaire. Inlassablement, cette relation soutenue à la musique présente des inflexions, des modulations qui ne cessent de prouver que ce goût ne se tarit pas chez elle.

 

 "Vortex Temporum" n'est pas sans faire penser à "Partita 2", basée sur la partition de Bach, et présentée il y a seulement quelques mois au Théâtre de la Ville : une présence des musiciens sur scène, dépassant la simple exécution d'un morceau (pour "Partita 2", c'était l'excellente violoniste Amandine Beyer jouant dans le noir), un presque corps à corps entre musiciens et danseurs. En tout cas, cette manière de revisiter la musique, en procédant par écoute, frottement, redistribution du son par reformulation corporelle persiste dans cette dernière chorégraphie.

 

 L'œuvre musicale choisie, "Vortex Temporum", de Gérard Grisey, est considérée comme un jalon de la musique dite spectrale, qui s'est développée principalement en France, grâce au progrès de l'informatique musicale. C'est l'ensemble Ictus qui se charge d'exécuter cette œuvre : ses membres arrivent ainsi sur scène dans une tenue plutôt décontractée (pas de costume uniforme) et on est surtout frappé, dans leur interprétation, par l'absence totale de partition. L'intensité de l'exécution (cellules rythmiques répétitives, frissonnantes et instables, allant à l'encontre de la musique sérielle qui avait prédominé avant) met en avant la dépense physique des interprètes, qui semblent littéralement "habités". Le pianiste, resté seul avant de s'éclipser de façon théâtrale, se livre à une prestation particulièrement expressive, allant jusqu'à donner une force percussive à son instrument.

 

 Lorsque les danseurs arrivent enfin sur scène, c'est dans un silence complet qu'ils commencent à s'exprimer. Les gestes se font lent, et la répartition sur scène se traduit par une division : à gauche, trois ou quatre danseurs figés dans des postures identiques, comme intégrant secrètement les résonances corporelles lentement distillées par ceux de droite. Ceux-là, tour à tour, s'emparent de gestes répétés, progressifs – des mouvements précis faits de courbures et de tournoiements, comme s'ils allaient puiser au sol quelques invisibles gestes qu'ils allaient transmettre à leur voisin en se relevant. Lenteur puis âpreté, tension gestuelle puis déroulements souples des mouvements.

 

 A un moment, un danseur, sur la gauche étonne par son solo : excentrique, presque désordonné, allure quasi dégingandée, comme pris d'une ivresse débordante, son échappée chorégraphique vire presque à la bouffonnerie. Mais quand danseurs et musiciens sont enfin réunis sur scène, ce solo qui se poursuit prend alors un tout autre sens : en dialogue avec le pianiste, cette fois, tous les mouvements que le danseur exécute ne font que reproduire corporellement toutes les variations rythmiques du piano. Tout le travail d'Anne Teresa De Keersmaeker consistant à traduire en chorégraphie des notations musicales trouve soudain sous nos yeux une manifestation lumineuse. Et quand le danseur en question se précipite sur le piano pour terminer le morceau exécuté par le pianiste, en un clin d'œil, c'est toute cette volonté de la chorégraphe de créer une complicité avec les musiciens qui est discrètement signifiée.

 

 On court par ailleurs beaucoup dans "Vortex Temporum". Beaucoup, et aussi en arrière, si possible en traçant des cercles. Le tourbillon rythmique musical trouve son équivalence dans ces inlassables déplacements, qui sont aussi une marque de fabrique chez Anne Teresa De Keersmaeker. Quand enfin l'étonnante musique de Gérard Grisey quitte ses pentes expressives, c'est pour nous plonger dans une extinction progressive du son : de plus en plus ténu, évanescent, étale, étiré. Cette disparition de toute valeur rythmique marquée au profit d'une pure sensation sonore laisse les corps des danseurs immobiles, tandis que l'affaiblissement de la lumière finit par tout unifier.

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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