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10 juillet 2014 4 10 /07 /juillet /2014 20:03

 

 

 

 

L'annonce faite à Marie

 

Pièce de Paul Claudel

 

Mise en scène d'Yves Beaunesne

 

Avec Judith Chemla, Damien Bigourdan, Thomas Condemine, Jean-Claude Drouot, Fabienne Lucchetti et Marine Sylf

 

 

 De "L'annonce faite à Marie", on a longtemps gardé en mémoire le film d'Alain Cuny, magnifique poème visuel, placé sous le signe graphique du peintre Tal Coat. Plutôt incompris à sa sortie, il contenait, dans son mouvement appesanti, un lyrisme étouffé, lié à une retenue toute bressonienne.  Si la pièce de Claudel est magnifique, il n'est pas évident de la mettre en scène de nos jours, précisément par son sujet portant sur la foi, Dieu, la lèpre et un miracle.

 

 Yves Beaunesne, qu'on a déjà connu plus iconoclaste dans ses adaptations de pièces de théâtre – au point de réviser le texte lui-même – opte pour une option suffisamment sobre pour ne pas virer dans un pathos saint-sulpicien. Claudel ayant remanié son texte au cours des ans, c'est la version de 1911 que Beaunesne a choisi de mettre en scène. Caractérisée par une présence soutenue de la musique, elle reflète la volonté de Claudel de conférer une allure opératique à sa pièce. Beaunesne a donc fait appel à un compositeur, Camille Rocailleux pour créer une sorte d'oratorio. C'est ainsi que le drame de Paul Claudel se trouve ponctué par des intermèdes musicaux, dont les parties vocales sont chantées… par les comédiens. En soliste (Judith Chemla en particulier) ou sous forme chorale, l'option peut surprendre, donnant parfois l'impression de casser un rythme dramaturgique dans lequel on est installé.

 

 Mais le véritable intérêt de cette version est ailleurs. Dans ce drame qui s'ouvre sur le vertige d'un mystère divin, c'est la concentration sur quelques personnages (une famille) qui en accentue la proximité. A partir d'un acte fugitif mais lourd de conséquences (un baiser à un lépreux, Pierre de Craon), la descente aux enfers d'une famille prend une dimension symbolique particulièrement forte. Comment ne pas voir le départ du père (Jean-Claude Drouot, imposant), et la délégation de ses pouvoirs, comme le point de bascule qui mène à un effondrement généralisé ? Et la fameuse phrase d'une Violaine recluse, aveugle, "Je n'ai plus d'yeux", comme une référence directe, à peine masquée, à Dieu ?

 

 Dans "L'annonce faite à Marie", chacun est confronté à un manque, une absence, et le tout s'enveloppe dans cet appel silencieux au divin. Il fallait pouvoir rendre cela sur scène, et Yves Beaunesne y réussit avec une mise en scène délicate, qui met en avant le jeu des comédiens. Quelques bougies sur la scène, très peu d'accessoires. Un simple rideau suffit à créer une atmosphère particulière, avec, de temps en temps, des personnages qui attendent, comme en coulisse, à ceci près que leur présence prend une coloration mystérieuse, comme un chœur silencieux qui observe le déroulement de la partition tragique.

 

 Prestation brillante, donc, de la part des comédiens, qui arrivent à mener le drame à des profondeurs bouleversantes. C'est particulièrement Judith Chemla, dans le rôle de Violaine, qui confère une richesse exemplaire à son personnage. Il fallait réussir à incarner une jeune femme de 18 ans, en faisant oublier l'écart réel des âges. Qu'elle sautille dans les premières séquences, en compagnie de Pierre de Craon, ou que, plus tard, elle devienne aveugle, la justesse d'interprétation, la façon dont elle fait évoluer son personnage jusqu'à la plus extrême des réclusions, impressionne réellement. Avec une telle comédienne, et ceux qui l'accompagnent, cette version de "L'annonce faite à Marie" est la bonne surprise de cet été.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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