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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 20:24

 

 

 

 

 

Sunhi

 

Film de Hong Sang-soo

 

Avec Yu-mi Jeong, Son-gyun Lee,  Jae-yeong Jeong, Sang Jung Kim

 

 

 Une surprise, d'abord, en découvrant le générique du dernier film de Hong Sang-soo : le titre est traduit par "Notre Sunhi". Traduction parfaitement justifiée, au regard de la manière, dans le film, dont les prétendants successifs de la jeune femme dressent d'elle un portrait qui, bien que convergeant, finit par confiner au fantasme.

 

 Au lieu, comme il l'avait beaucoup fait par le passé, de brosser des strates temporelles ou spatiales dans ses fictions – au point de créer des divisions dans une histoire – Hong Sang-soo opte de plus en plus pour une approche "satellitaire" de ses personnages. Au centre, une figure féminine (ici, Sunhi, jeune femme désireuse de partir pour étudier à l'étranger), autour de laquelle gravitent trois hommes : Munsu, son ex petit ami, Jaehak, réalisateur, et Choi, son professeur auprès de qui elle tente d'obtenir une lettre de recommandation.

 

 Le rapport à la séduction problématique qu'impliquent ces figures multiples provoque une instabilité dans la relation que la jeune femme entretient avec eux. Mais cette instabilité est déjà fondatrice dans le film dans le sens où Sunhi se définit d'emblée par son souhait de partir. La surprenante réaction colérique qu'elle a avec un étudiant qui lui a menti sur la présence du professeur traduit cette urgence à vouloir se réaliser ailleurs. De plus en plus chez Hong Sang-soo, la perception d'un espace local identifiable – résumé à un quartier comme Bukchon, à Séoul – s'élargit par l'ouverture d'un horizon imaginaire, voire concret (l'arrivée d'Isabelle Huppert dans "In another country").

 

 Le cinéaste coréen, si reconnaissable dans son esthétique, livre pourtant, avec ses plans fixes et ses zooms avant voyants, une pauvreté de l'image qui ne laisse rien augurer de la profondeur des relations qu'il met en scène. Peu d'espace, une rue traversée (celles de Bukchon conviennent à l'intimité des scènes qu'il dépeint), et l'on se retrouve très vite dans un lieu propice à la beuverie, comme le café Gondry.

 

 "Sunhi" frappe surtout par la mélancolie profonde qu'il y règne, celle-ci se traduisant principalement par une crainte de la rencontre. Combien de phrases dans le film trahissent un désir de différer la rencontre : "je n'ai pas le temps", "j'ai quelque chose à faire", le moment le plus emblématique étant celui où Jaehak donne rendez-vous à Munsu deux heures après au café Gondry et que ce dernier lui reproche de l'avoir attendu trois heures. Sunhi dément plus tard avoir cherché à revoir Munsu, avec qui elle s'était séparée, leur rencontre étant supposée relever du hasard.

 

 Difficulté de la rencontre qui prend un tour particulièrement ironique dans le sens où, inlassablement, les personnages se trouvent placés devant une nécessité de la présence. Si la consommation d'alcool est encore et toujours aussi présente chez Hong Sang-soo, c'est aussi en raison de sa fonction de structuration des liens. Paradoxe d'êtres qui sont dans une sorte de défiance les uns vis à vis des autres, mais qui se trouvent le plus souvent dans un bar l'un en face de l'autre.

 

 Et ces scènes de bar où la consommation d'alcool équivaut à un rituel sont toujours aussi passionnantes chez Hong Sang-soo. Combien de fois on a l'impression qu'elles pourraient basculer à tout moment, du fait de l'instabilité des dialogues induits par une consommation immodérée. Il suffit de voir cette longue séquence entre Jaehak et Munsu où le premier, de plus en plus démonstratif, en vient à appuyer ses paroles incantatoires autour de l'acte de creuser ; des gestes évocateurs qui, à force d'être répétés, prennent une coloration rituelle. Ces scènes réalistes confortant une notion de spontanéité (zoom avant) deviennent parfois sérialisées, comme ces répétitions avec la femme qui propose d'aller chercher du poulet, cette chanson qui revient en une ritournelle tragi-comique. Conscient du caractère obsessionnel de ces séquences, Hong Sang-soo finit par leur donner une aura étrange, ou absurde et grotesque finissent par se rejoindre.

 

 Et à mesure que Sunhi s'efface peu à peu, n'étant plus au centre du récit, son portrait répété à travers des paroles identiques émanant de la bouche des trois hommes finit par dessiner un personnage improbable, idéalisé. Après avoir au départ dépeint une belle figure féminine cherchant à prendre son envol, l'art du récit de Hong Sang-soo consiste ici à faire en sorte de déposer dans l'esprit de trois hommes d'indélébiles traces d'un être voué à un inéluctable effacement.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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