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10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 13:15

 

Shivkumar et Rahul Sharma, santour
 

 

 Revoir, en ce lundi 6 octobre, Shivkumar Sharma (76 ans) accompagné de son fils Rahul sur la scène du Théâtre de la Ville, avait une saveur particulière, qui dépasse le simple exercice de la musique. Le maître du santour (cithare à cordes frappées), qui a contribué à révolutionner la pratique de cet instrument, fait parti de ces artistes indiens régulièrement invités dans les concerts de musique du monde et avec qui, à force, on entretient, ne serait-ce que secrètement, un dialogue complice. Son hommage, en début de concert à Gérard Violette, récemment décédé, en dit long sur la proximité de l’artiste avec le lieu.

 C’est d’abord en cela que ce concert était remarquable : par l’émotion qu’il dégageait, liée non seulement à la présence singulière d’artistes, mais au sentiment du temps qui passe, au point qu’il se connecte à la question de la disparition, ou, plus fort encore, à celle du passage. C’est ainsi qu’avec Shivkumar Sharma et son fils Rahul, on a assisté à un passage de relais aussi puissant qu'émouvant.

 On ne dira jamais assez à quel point la question de la transmission est essentielle à la musique indienne, elle, qui repose sur un apprentissage fondé sur un rapport de maître à élève, l’élève vouant à son gourou un respect confinant à la dévotion. Si Rahul Sharma est adepte de musiques bien éloignées de l’orthodoxie indienne, sa prestation aux côtés de son père témoigne de ce long apprentissage et de l’état de maîtrise qu’il a atteinte.

 Lors de la prestation de ces deux artistes, il y avait à la fois une affaire de corps et de sonorités : différence de corps et différence d’intensité. Si les notes cristallines distillées au départ par les joueurs révélaient, dans un commun accord, leur perfection dans l’utilisation des glissandi (révélatrice de l’évolution apportée par Shivkumar Sharma à l’instrument), petit à petit, dans l’échange, quelque chose se défaisait. Le corps de Shivkumar Sharma, par des mouvements de plus en plus persistants, donnait l’impression de devenir comme fébrile. C’est avant tout la recherche incessante du dialogue, la prise en compte de l'autre (dont le joueur de tabla) qui définit cette incessante vibration de l'être ; jusqu'à faire en sorte de lui céder la place. Les interventions de Shivkumar Sharma n’étaient jamais très longues, soucieux qu’il semblait être de laisser à son fils le soin de développer les motifs.

Celui-ci, du haut de sa robuste stature, trônait serein, comme si son corps marquait l’assurance d’avoir absorbé le savoir du père à tel point qu’il le redistribuait avec une aisance confondante. Qui plus est, chaque note de son santour résonnait plus fort, chargé qu'il est de porter au plus loin cette musique.

 Il y a quelques mois, on assistait sur la scène du Théâtre de la Ville au grand retour de Subramaniam (né en 1947), le génie du violon indien. Moment particulièrement émouvant, puisque pour la première fois, il était accompagné par son fils Ambi. Mais, en comparaison de la prestation de Shivkumar et Rahul Sharma, ce concert était d’une toute autre teneur : la virtuosité du grand violoniste, quand bien même elle trouvait un miroir avec les répliques de son fils, n’empêchait pas Subramaniam de trôner comme un diamant irréductible.

 Avec Shivkumar Sharma, on a eu droit à un renversement étonnant ce lundi soir : c’est le père qui, la plupart du temps, répondait aux développements du fils. Et quand bien même il lançait quelques structures rythmiques, Rahul se chargeait de les prolonger. Posture inouïe dans une tradition musicale où un élève se tient toujours en position de suiveur. Il faut beaucoup d’humilité pour accepter qu’un statut de musicien ayant révolutionné un genre perde un peu de sa flamme. Il faut avoir porté loin un savoir avant de le rendre fragile sur une scène, devant mille personnes. Shivkumar Sharma a cette modestie, et son envergure n’en est que plus grande.

 

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