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24 novembre 2014 1 24 /11 /novembre /2014 21:41

 

 

 

 

 

"Et même si je me perds..."

Spectacle de Shiro Maeda

Avec Asuka Goto, Saho Ito, Yuri Ogino, Takeshi Oyama et Shiro Maeda


 

 

 Il aura fallu un seul spectacle "Suteru Tabi" pour se familiariser avec l'univers de Shiro Maeda ; pour comprendre la matière qui le nourrit et permettre de l'identifier à nouveau. Avec "Et même si je me perds...", on retrouve l'évidence d'un monde. Le titre, très beau, est en lui-même emblématique de l'orientation de l'auteur japonais. La pièce est en effet une dérive, où se mêlent réalité et imaginaire, vie et mort, où les temporalités se confondent et se confrontent.

 L'onirisme, chez Shiro Maeda, ne pourrait être qu'un jeu, qu'une pure construction intellectuelle, s'il ne prenait pas la forme d'une mise en scène destinée à révéler l'épaisseur des personnages. Et c'est par une présence singulière que cela se manifeste, dès le départ, avec la mise en présence de Michiru Susuki et de sa soeur. On a beau identifier les marques spécifiques à la culture japonaise (sa politesse, sa gestuelle), tous ces signes paraissent accentués, comme pour rendre la présence des comédiennes encore plus prégnante. Si la dimension onirique est le tissu principal de l'univers de Maeda, cela ne l'empêche pas de la nourrir d'une forte présence des corps. Il en est ainsi de l'arrivée d'Ishida, l'ancien amant de Michiru. L'acteur, excellent, se manifeste par une expression théâtrale faite de contorsions destinées  à exagérer sa timidité.

 Dans ce monde de frottements incessants entre réel et irréel, Shiro Maeda fait du parcours de Michiru un apprentissage où l'accès aux strates d'une réalité immédiate passe par des gestes d'exclusion. C'est ainsi qu'on congédie souvent dans "Et même si je me perds..." : que ce soit, dès le début, avec Michiru rejetant sa soeur, puis Ishida. Ici, on dégraisse le rêve, avec ses potentialités contraignantes, pour tenter d'être dans un rapport lucide avec le présent.

 Tout cela donne des scènes souvent désopilantes, teintées de surréalisme, comme celle de l'apparition des parents de Michiru d'un seul bloc d'échassier. Et la manière dont les deux corps se séparent, celui du père allant jusqu'à ramper, renforce l'une des métaphores les plus présentes dans "Et même si je me perds...", celle de la naissance. Il faut en quelque sorte quitter ses habits d'apparat pour accéder à une vie plus mature. On décèle, dans ce précipité de métamorphoses et de transformations, une terreur secrète de la régression, comme dans la scène où Michiru parle à son amant Ishida, assis sur le lit, avant qu'il ne devienne imperceptiblement un enfant, serrant un oreiller, lequel ressemble également à un enfant.

 Ce tissu riche de métaphores explose dans une scène d'un burlesque digne d'un Mélies, avec jeu d'ombres et voile :  venue consulter pour un trou dans une dent (le trou, forme ultime de la béance symbolisant autant la crainte du vide et de la mort que la naissance), Michiru se retrouve étalée sur un lit, jambes écartées, dans une position ô combien explicite, préparatoire à un accouchement.

 Sur ce fil instable où les personnages craignent le basculement, l'un des moments les plus emblématiques reste cette inscription sur le corps de Ishida, "off", prétexte à des passages burlesques, mais révélateur de cette terreur de la disparition, de l'extinction, de l'improbabilité des corps. Dans ce jeu vertigineux sur le temps et l'espace, "Et même si je me perds..." convoque - matière inhérente à la culture japonaise - les figures de fantômes, leur puissance d'apparition et de disparition.

Mais, d'un autre côté, Shiro Maeda reste attentif à ne pas perdre ses personnages dans des méandres d'évaporation, et leur construit un espace leur permettant d'avoir de la crédibilité existentielle. La géographie compte ainsi beaucoup dans la pièce, où l'on arpente les quartiers du sud de Tokyo (Meguro, Shinagawa), avec, en point de mire, comme horizon très visible et inatteignable, la tour de Tokyo. Celle-ci, représentée par une corde qui semble disparaître jusqu'au plafond de la salle, installe dans ces repères spatiaux un sentiment de fuite, d'échappatoire idéalisé. La multitude de chaises présentes sur scène dessine également un territoire à traverser, aussi bien physique que mental. Dans ce foisonnement imaginaire, Shiro Maeda, en somme, cherche à garder une porte de sortie pour ses personnages. Salutaire.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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