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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 21:56

 

            Photo : Christophe Raynaud De Lage

 

 

 

Le sacre du printemps,

 

Spectacle de Romeo Castellucci

 

 

 

 Avec "Le sacre du printemps", Romeo Castellucci poursuit sa marche vers l'irreprésentable. Entreprise radicale qui consiste à s'atteler à une oeuvre musicale aussi célèbre, ayant fait l'objet d'autant d'adaptations (dernièrement par le collectif féminin She She Pop, avec une option loufoque). Aussi marquante sur le plan strictement musical que codifiée sur le plan narratif, le thème du sacrifice la traversant de part en part.

 

 Dans la salle de la Grande Halle de la Villette, le spectateur, au moment où la profondeur de la scène s'ouvre devant ses yeux, marque déjà sa quête ordinaire du visible par un désir de fureter, d'être le témoin privilégié de l'endroit où cela va surgir. Prendre contact avec le visible est déjà en soi une recherche intime, personnelle, qui s'appuie sur une foi dans la représentation. Si la musique de Stravinsky, avec son implacable rythme, ses harmonies électrisantes, appelle un certain mode d'interprétation, l'option de Romeo Castellucci, débarrassée de toute présence humaine, répond à l'injonction musicale du Sacre.

 

 Ainsi, à partir du moment où la fameuse poussière envahit la scène - le spectateur étant protégé par un rideau en plastique -, sa trajectoire n'en est pas pour autant envisagée sur le mode de la dispersion. Au contraire, chaque jet obéit à une rigueur précise, puisqu'épousant le rythme de la musique, ses différentes stratifications sonores. Au fond, quand le débordement harmonique du Sacre se traduit par différents rideaux de poussière, on a l'impression d'assister à la féerie de simples jets d'eau. Et la vision de courbes, d'enroulements, destinés à restituer quelques effets chorégraphiques, distille quelques effets ludiques.

 

 Arrive le moment, avant la fin du Sacre, où un rideau vient se superposer au précédent. C'est la partie pédagogique du spectacle, où un texte explique la provenance de cette poussière : faite de cendres d'os de cadavres d'animaux (ici, l'équivalent de soixante-quinze boeufs) utilisées comme fertilisant ; le temps pour les machines d'opérer une lente descente avant de propulser les cendres avec plus de force contre le voile plastique, manière de traduire les poussées rythmiques ensauvagées du Sacre de Stravinsky.

 

 La musique s'achemine alors vers sa fin, et des hommes, entre-temps, sont entrés dans cet espace si particulier. Vêtus de combinaisons claires, un masque cachant leur visage (destiné à les protéger de la poussière). Ils sont là tout simplement pour nettoyer avec des pelles, les amas de poussière accumulée. Cette présence particulière censée achever le spectacle, la musique une fois terminée, contient pourtant une certaine étrangeté, en ce qu'elle poursuit l'aspect science-fiction précédemment engagée, renforcée cette fois-ci par la musique de Scott Gibbons, ténue, étale. Tout cela s'enveloppe d'une dimension lunaire fascinante, comme si l'on voyait des hommes explorer une planète.

 

 D'un seul coup, sans crier gare, alors même qu'une partie du public commence à quitter la salle, on est passé d'une interrogation sur la matière dans son rapport à la terre, signifiée par un élément concret, à une élévation vers un aspect transcendant, cosmique. Ajoutée à cela la métaphore foncièrement biblique ("tu es poussière, tu retourneras à la poussière"), "Le sacre du printemps" réussit avec maestria à brasser des champs vertigineux. Envisagé par Romeo Castellucci, aussi ténu dans sa durée qu'ample dans son propos, ce spectacle est à coup sûr une sacrée date.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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