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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 23:45

 

 

    Photo : Marc Domange

 

Répétition

Texte et mise en scène de Pascal Rambert

Avec Audrey Bonnet, Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, Stanislas Nordey

 

 

 Il y a sans doute plusieurs manières d'envisager le titre de la dernière pièce de Pascal Rambert. Non pas seulement comme une histoire qui rassemble quatre personnages autour d'une répétition, Audrey Bonnet ouvrant le bal et invitant les trois autres à s'attabler pour débattre. La répétition, c'est aussi la présence de cette même Audrey Bonnet et de Stanislas Nordey, fraîchement sortis de leur duo âpre de "Clôture de l'amour". Les deux comédiens, en apparaissant en premier et en dernier, encadrent littéralement les deux autres. L'une ouvre, l'autre clôture.

 La répétition, c'est aussi, chez Pascal Rambert, dans le sillage de la précédente pièce, l'affirmation d'un désir de dépasser le dialogue théâtral. "Répétition" sera donc, comme "Clôture de l'amour", une succession de monologues, où chaque prise de paroles sera l'occasion de s'adresser à un personnage en particulier ou à plusieurs, bien souvent sur le mode de l'invective. La tension extrême qui habitait "Clôture de l'amour", si elle est étouffée ici, éparpillée, c'est que le texte de "Répétition" brasse des thèmes multiples.

 Précisément, il y a dès le départ de quoi égarer le spectateur. Le texte de Pascal Rambert est déroutant, tant le metteur en scène est porté par une volonté d'en dire beaucoup. Il y a une sorte de paradoxe textuel dans "Répétition". Si la pièce repose entièrement sur une sorte d'adresse à l'autre, elle s'emplit de strates langagières diverses. Il y a par exemple, dans les monologues, des personnages qui sont souvent cités (Iris, Diane), figures absentes qui sont comme des catalyseurs des paroles adressées à l'autre ; comme si, dans un espace imaginaire, étaient tapis quelque part des régulateurs, des deus ex machina qui veilleraient à la conduite des paroles qui tournent parfois  à la logorrhée.

 Quand Audrey Bonnet donne en quelque sorte le la, on a vraiment l'impression d'une continuité entre "Clôture de l'amour" et "Répétition". Le verbe est haut perché, vif, la tension palpable. C'est là aussi que Pascal Rambert inscrit la répétition au coeur des mots de la comédienne. La phrase de "Répétition", dès l'entame, donne, par les reprises, le sentiment de se créer, comme si les comédiens improvisaient. Chaque phrase prend en quelque sorte appui sur la précédente pour reconduire son énergie, renouveler la tentative d'affirmation du personnage. La phrase est une vague qui, à peine achevée, se ressource à la vague précédente pour précipiter son élan.

 Si l'impression de spontanéité surgit, il y a tout autant sur-conscience et autoréflexivité dans le texte, liées à de maintes échappées rhétoriques : à mesure qu'elle s'amplifie, la parole témoigne aussi de la force de persuasion des personnages. D'être donnée dans une puissance d'affirmation individuelle, elle devient en quelque sorte performative. Elle finit par s'incarner dans le corps. Car si on parle énormément dans "Répétition", les mots produisent des effets de fragmentation qui viennent se loger directement dans le corps des acteurs. Beaucoup moins statique qu'elle n'y paraît, la mise en scène engage les comédiens vers des échappées dans l'espace : on sort de scène pour revenir en mangeant une pomme ou une banane ; Stanislas Nordey, particulièrement, arpente toutes les zones possibles en enlevant son tee-shirt, s'appuie en équilibre instable contre le mur.

 Chaque comédien finit par s'adonner à un lent ballet qui s'achève généralement à terre, dans des postures extrêmement lentes. D'une parole propulsée, reste des corps en attente de recomposition des formes, de réappropriation physique. L'envahissement des mots trouve, en une circularité des échanges, un écho apaisé dans les mouvements des corps. Exemplaire à cet égard est le monologue de Denis Podalydès qui, après une série de scansions vibrantes ("réveillez-vous, enfants"), va se lover nu, à terre. Dans cette différence rythmique entre frénésie verbale et lent ballet solitaire des corps, un équilibre se crée. Les gestes qui lorgnent vers la chorégraphie dessinent ce régime d’une expression corporelle libératrice. Maintes paroles renvoient d'ailleurs souvent à la question du corps, comme Podalydès parlant de la beauté des seins des hommes ou l'inénarrable phrase "Nous pondons comme des tortues dans l'autre".

 Inutile de dire que les comédiens, face à un tel texte, font merveille. Audrey Bonnet, semble désormais taillée (par son physique gracile, ses déplacements, l’âpreté de sa voix) pour se couler avec aisance dans le monde de  Pascal Rambert. Emmanuelle Béart, apporte ici un trouble particulier : sortie de l’univers de Stanislas Nordey (dernièrement "Par les villages"), elle se révèle ici vibrante, donnant à sa voix rauque une belle portée dramatique. Denis Podalydès, dont le monologue commence de manière détachée - comme s'il posait tranquillement sa voix -, parvient, au fil du temps à conférer à son personnage une profondeur émouvante, sans doute liée à son timbre sensible. Même s’il élève la voix, elle garde une finesse touchante.

 Quant à Stanislas Nordey qui conclut cette série de monologues, son statut est évidemment très particulier. Au regard de son rôle dans "Clôture de l’amour" - et au fond dans "Par les villages" -, on a tout simplement l’impression qu’il "fait" du Stanislas Nordey : mouvements des bras très architecturés, anguleux, inclinaisons du cou très caractéristiques visant à appuyer ses propos. Lorsqu’il entame son monologue, torse nu, on est frappé par cette ligne du corps très sèche, ces muscles noueux, que n’empêche pas des élans corporels très marqués. De plus, la nature de son monologue, très distanciée, est destinée, dans un geste critique, à défaire les formes théâtrales attendues - il est celui qui, comme dans les grandes tragédies, vient là où il n’y a plus que des cadavres. Cet accomplissement auto-réflexif du texte, aux limites de la parodie, questionne quant à la validité d'une pièce qui se veut au fond porteuse d'une parole d'engagement (dans l'action, la foi, l'espoir).

  Après plus de deux heures de ce régime théâtral intense, le final de "Répétition" déçoit quelque peu. La présence explicite d’une danseuse, qui plus est engagée dans des contorsions de gymnaste, détonne par rapport à un spectacle voué au déploiement vertigineux de la langue et à ses différents modes d’énonciation. Au coeur du spectacle, elle aurait représenté une respiration ; dans cette phase terminale, elle paraît superflue. Cela n’enlève pourtant pas grand chose à la pièce, car grâce à l’énergie déployée par les comédiens, l’ambition théâtrale de Pascal Rambert, exigeante, produit de puissants effets.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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