Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 janvier 2015 5 23 /01 /janvier /2015 07:46

 

 

            Photo : Laura Fouquere

 

 

Samedi détente

Spectacle de Dorothée Munyaneza

Avec Dorothée Munyaneza, Nadia Beugré, Alain Mahé



 

 C'est peu dire que le titre "Samedi détente" ne reflète pas, à priori, la nature du spectacle de Dorothée Munyaneza. Il renvoie à une émission de radio qu'elle écoutait au Rwanda, et les souvenirs relatés ici retraçent le génocide des tutsis, alors qu'elle avait 12 ans (elle en a 31 aujourd'hui). Pourtant, on ne peut s'empêcher de relier cette évocation un brin nostalgique à l'usage de la "Radio Télévision Libre des Mille Collines", de sinistre mémoire, qui servait à diffuser des appels au massacre des tutsis.

 La radio proprement dit, on la voit dans "Samedi détente", posée à même le sol par Alain Mahé, remarquable compositeur de musique électro-acoustique. On y entend des extraits d'émissions, notamment des témoignages de hutus racontant comment ils tuaient leurs voisins les plus proches. Dès l'entame du spectacle, c'est d'ailleurs Mahé qui se fait remarquer de sa fausse dégaine de DJ, mais surtout pas les instruments qu'il manipule pour produire des sons stridents, musicaux : des longs couteaux dans chaque main qu'il frotte tel un préparatif guerrier. On sait à quel point ce geste renvoie à l'utilisation meurtrière qui en était faite par les hutus, et on se souvient ici d'une belle pièce "Méfiez-vous de la pierre à barbe", d'Ahmed Madani, la pierre en question servant à aiguiser les machettes destinées au massacre.

  Pourtant, en ne se référant pas de manière directe à cet usage sinistre des objets, le spectacle conçu par Dorothée Munyaneza ne prend pas une coloration immédiatement tragique. De prime abord, sa façon d'utiliser aussi bien la radio que les couteaux s'inscrit dans un mouvement de dépassement musical. Utilisation décalée qui amène Dorothée Munyaneza et sa complice Nadia Beugré à exécuter une superbe danse électrisante (le zouglou), dans deux versions : rwandaise et ivoirienne.

 Mais ce qui fait la force de "Samedi détente", c'est avant tout la prestation de Dorothée Munyaneza, combinant danse, récit, et chant. Car il faut pouvoir avant tout raconter cet horreur indicible qu'est un génocide, à travers le prisme de la famille, surtout quand le souvenir remonte à l'enfance. Mais il faut encore plus pouvoir le chanter, et Dorothée Munyeneza le fait avec une belle prestance. Moment sidérant quand, juchée sur une table, son chant intense semble se transmettre au corps qui est alors pris de secousses violentes. Une sorte de danse de possession, pas étonnante pour un spectacle qui tient lieu de conjuration de l'horreur. On est dans le registre de la veillée mortuaire, rehaussée par cette dynamique dansée et chantée.

 Dans le récit proprement dit, la chorégraphe ménage ces moments particuliers où l'horreur progresse, où la fuite avec les parents, puis les retrouvailles avec la mère après une longue séparation en disent long sur la menace permanente qui plane sur les pourchassés. Pour rendre avec une plus grande force ce sentiment de traque, Dorothée Munyaneza scande à un moment une expression, "Turaje" (On arrive), marquant l'approche des meurtriers.

 Nadia Beugré, danseuse ivoirienne, se révèle indispensable dans cette pièce. Si au départ elle sert de contrepoint au récit intense de Dorothée Munyaneza (quasi immobile, elle se déplace petit à petit, tel un fantôme), elle prend peu à peu place avec une belle solidité, alternant aussi bien une danse énergique que des moments relevant de l'installation : il y a en particulier le passage où elle ensevelit son corps à demi nu sous un linceul. Nadia Beugré et Dorothée Munyaneza, toutes deux chorégraphes, ont collaboré avec différentes figures de la danse occidentale (Mark Tompkins, Alain Buffard, Rachid Ouramdane, Mathilde Monnier). Et tout leur mérite tient à cette approche originale d'un champ rarement exploré. Grâce à leur talent, elles confèrent à ce sujet grave et inquiétant la légèreté d'un rituel de passage.

 

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
commenter cet article

commentaires

electricite paris 20 01/02/2015 19:22

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche