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29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 20:54

 

 

Le révolté
 

Film de Nagisa Oshima (1962)
 

Avec Hashizo Okawa, Ryutaro Otomo, Satomi Oka, Rentaro Mikuni

 

 

 Curieux film que "Le révolté" de Nagisa Oshima. Alors que le cinéaste s'était précédemment illustré en ancrant ses récits dans un Japon contemporain (ancrage garant d'une révolution des formes), il plonge avec celui-ci dans un Japon ancien, sous l'ère des Tokugawa, époque de persécution des chrétiens japonais. Cette plongée "rétrograde" est d'autant plus surprenante quand on sait la volonté de Oshima de faire table rase des grands maîtres (Mizoguchi, Ozu), à qui il reprochait de ne pas aborder les problèmes de ses contemporains.

 Mais dans la critique d'Oshima à l'égard du Japon - qui trouvera sans doute son acmé dans "La cérémonie", en 1971 -, cet opus singulier témoigne tout de même de l'une de ses préoccupations envers son pays : remettre en cause la question d'un Japon unifié, totalement homogène en terme d'appartenance ethnique ou religieuse. Ce n'est certes pas avec ce film historique que cette démarche parvient à son acuité maximale, mais "Le révolté" fourbit en quelque sorte les armes critiques qu'Oshima développera par la suite.

 "Le révolté" frappe par son hybridité esthétique. A la fois dominé par de longues séquences, traversé par des éclairs de violence, il se tient au carrefour de plusieurs styles, ce qui le rend encore plus troublant et difficile à intégrer. Il suffit de prendre le plan d'ouverture, avant le générique, pour sentir chez Oshima la volonté de poser un espace, à rebours de ses premiers films marqués par un style vif. Très longue scène fixe, dans une semi-obscurité, les personnages qui apparaissent peinant à être identifiés. Ce n'est que par les dialogues qu'on arrive à comprendre réellement ce qu'il se passe. La caméra a beau se tenir éloignée de la scène - comme si elle était elle-même une sorte d'espion embusqué -, le spectateur arrive à percevoir l'intensité de cette scène, qui culmine avec l'enlèvement d'une femme enceinte par des émissaires des shoguns.

 Ce travail du plan fixe dans la pénombre contient un potentiel pictural avéré : lorsqu'un personnage monte un escalier pour se réfugier dans une partie de la pièce, une poche de lumière se crée, se répartissant alors dans la pièce. Le film surprend également par son exploitation des échelles de plan. Si les plan-séquences dominent, contribuant à installer une torpeur accentuée par le ton généralement sombre et la distance avec laquelle les personnages sont filmés, le champ peut se trouver soudain envahi par des gros plans. Il en est ainsi de ceux des visages de Sakura, la femme de Shinbei, et de Shiro, le héros providentiel du film. L'alternance des visages, la longueur de la scène, muette, en dit long sur un désir caché des deux protagonistes.

 La distorsion des séquences se prolonge aussi bien lors des scènes de bataille filmées à distance qu'avec un long travelling sur des visages éplorés, lorsque des chrétiens sont brûlés sur des bûchers. Plan vraiment étonnant qui, là encore, met en avant les visages comme des réalités sacrales, à la vertu picturale.

 A d'autres moments "Le révolté" peut atteindre une forme de réalisme surprenant, déconnecté de toute nécessité narrative, comme la scène où la caméra abandonne deux personnages pour filmer un cheval. Il peut aussi s'attarder,  dans un souci aigu de la représentation, sur une scène de torture où la caméra flirte longuement avec la peau du malheureux soumis à ce régime. Le film évoque alors les fameuses scènes de "Rome, ville ouverte", de Rosselini.

 Nocturne, parsemé d'éclats, étiré, louvoyant entre ombre et lumière, "Le révolté" reflète sans doute l'état d'esprit d'Oshima : désireux de poursuivre son élan esthétique initié les années précédentes, mais comme freiné par les obstacles extérieurs qui l'auront amené à passer par une phase d'attente avant de repartir à la conquête du cinéma.

 

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