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26 mars 2015 4 26 /03 /mars /2015 11:10

Shashank, flûte murali

 

 

Musique carnatique de l'Inde du Sud
 

Shashank, flûte murali ; Ravikiran, chitra-veena
 

Ananta R. Krishnan, mridangam ; S. Karthik, ghatam
 

 

 

 Célébrer "Holi" au Théâtre de la Ville, en écho à la majestueuse fête de printemps en Inde, ce n'est pas s'asperger de couleurs, l'aspect le plus ludique de cet évènement. Il consiste, plus sérieusement, à inviter des musiciens, et non des moindres, à venir jouer. Pas véritablement de surprise en soi, ce dimanche 22 mars : aussi bien Ashok Pathak au surbahar (sitar), Nishat Khan au sitar, que Ravikiran (chitra-veena), et Shashank ont déjà connu l'honneur de proposer un concert dans ce théâtre, la saison musicale indienne étant assez fournie en la matière.

 Au concert de 15h, on aura eu droit au jugalbandi (la rencontre entre deux musiciens) de deux maîtres de la musique carnatique de l'Inde du Sud : Ravikiran et Shashank. Deux sommités qui ont commencé la musique si jeunes que cela devient presque banal de le signaler. A connaître l'étendue de leur carrière, les novices pourraient s'attendre à voir surgir des musiciens âgés. Hors, Shashank n'a que... 36 ans.

 Au début du concert, Ravikiran, qui entame la présentation des ragas, fait office de chef d'orchestre. Il est plus grand que Shashank, et on pourrait s'imaginer qu'étant un peu plus âgé (il est né en 1967), cela soit naturel de procéder par cette répartition des rôles. Pourtant, assis derrière son chitra-veena, son corps semble disparaître au point de le faire rétrécir. Véritable pile électrique, il n'arrête pas de relever le manche de sa chemise (qui a l'air pourtant très bien disposée), et son regard qui furète à droite à gauche donne l'impression qu'il est en recherche perpétuelle d'un objet invisible.

 Ce n'est pas que Shashank, de son côté, serait un contemplatif : la virtuosité inouïe de ce flûtiste, s'appuie sur l'essence rythmique de la musique carnatique. A l'opposé de la musique hindoustanie du Nord qui se permet, par de longs et lents développements, de maintenir une ambiance contemplative, la carnatique, s'immerge dans des frises vibratiles inaltérables. Et les tempi corporels des musiciens s'en ressentent en se tapissant contre ces colorations rythmiques incessantes.

 La flûte de Shashank est le symbole d'une instabilité des sonorités : qu'il entame un morceau avec une flûte aiguë, non seulement dans la même phase mélodique, il va s'offrir subitement une sonorité grave, mais ces changements d'instruments, par la taille, la gravité du timbre, témoignent d'une volonté d'exploration remarquable. Que dire de ces sons si variés, en forme de frises tremblantes, qui semblent sortir pour la première fois d'une flûte.

 Sur la scène du théâtre, ce dimanche, il apparaît pourtant légèrement grippé, et sort de temps en temps un mouchoir. Mais cela ne nuit en rien à sa virtuosité qui, à mesure que le concert avance, arrache des mouvements d'admiration dans le public. Et son écoute de Ravikiran, qui l'amène à replier son corps dans un mouvement méditatif, témoigne tout autant d'une modestie et d'un sens du partage.

 Quant au chitra-veena de Ravikiran, que l'on compare à la slide guitare occidentale, il fait partie d'une lignée d'instruments qui, du Nord au Sud, produisent des musiques au tempérament différent. Entre la rudra-veena célébrée par les frères Dagar (dans un style dhrupad, c'est-à-dire méditatif) à la vichitra-veena d'un Adoor Gopalakrishnan (déjà vu au Théâtre de la Ville, produisant un son si cristallin qu'il fallait tendre l'oreille pour en percer la subtilité), il y avait matière pour Ravikiran à proposer, au sud, à côté de la sarasvati veena, une autre forme d'instrument, posé, comme la vichitra-veena, sur le sol. De quoi s'y perdre, mais ce musicien a réussi précisément à donner à cet instrument un rayonnement international qu'il n'avait pas.

 En écho à l'utilisation de la vichitra-veena du Nord, Ravikiran excelle avec sa main gauche, lorsqu'il fait glisser un cylindre en ivoire sur les cordes, produisant toutes les finesses de toute musique indienne qui se respecte. C'est dans ses fulgurantes accélérations que l'instrument révèle toute sa modernité, marquant ainsi l'aisance d'un musicien tout à la fois musicologue et compositeur.

 Ce génie des musiciens indiens qui conduit à transformer bon nombre d'instruments de musique, on le retrouve, une fois de plus avec la percussion ghatam. Pot de terre produisant des sons aussi secs que caverneux - lorsque le joueur bouche de sa main l'ouverture - et semble dévolu à des hommes à la forte corpulence. On a alors l'impression que le corps épouse la rondeur de l'instrument, ou que ce dernier serait comme une excroissance de celui qui le pratique.

 Concert magnifique, évidemment, aussi intense dans l'engagement des musiciens que court dans le temps qui leur était imparti. C'est qu'avant le concert suivant, il n'était plus question de prolonger, ne serait-ce que pour un bis. Une tendance désormais assez ancrée au Théâtre de la Ville, où, dans un cadre normal, les concerts excèdent rarement 1h30-40. Le temps semble loin d'une prestation de 2h30 de Shashank sur la même scène, alors même qu'il aurait aimé continuer. En se levant, Ravikiran a précisé au public qu'ils reviendraient. Nous les attendons.
 

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