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30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 22:59

 

     Photo © Elisabeth Carecchio

 

 

Affabulazione

Texte de Pier Paolo Pasolini

Mise en scène de Stanislas Nordey


 

Avec Marie Cariès, Raoul Fernandez, Thomas Gonzalez, Olivier Mellano, Anaïs Muller, Stanislas Nordey, Véronique Nordey


 

 On sera gré à Stanislas Nordey de nous faire découvrir "Affabulazione", de Pasolini. Inlassable découvreur de texte, il entretient avec l'écrivain et cinéaste italien un compagnonnage essentiel, puisqu'il considère que son entrée dans le théâtre comme metteur en scène est liée à l'adaptation de "Bête de style".

 On a beau connaître l'univers cinématographique de Pasolini, son tressage entre mythes religieux et antiques, voir ces thèmes investir une scène de théâtre lui apporte un souffle nouveau, que Nordey semble être l’un des rares à pouvoir impulser. Mais l’intérêt de "Affabulazione" ne repose pas simplement sur ces thèmes qui, pris comme tels, pourraient cantonner Pasolini dans les hauteurs intellectuelles qu’on lui connaît.

 Convoquer ainsi les figures du théâtre antique, même sur un mode citationnel (Eschyle, Sophocle), pourrait déterminer une démarche référentielle, réflexive, et engager Pasolini dans une posture de relecture. La pièce est de prime abord ainsi faite, en adoptant dès son entame une mise à distance un peu brechtienne, avec l’entrée en scène de "l’Ombre de Sophocle", qui annonce les lignes narratives à suivre et son retour à un moment précis.

 Mais si "Affabulazione" ne se cantonne pas dans les hautes sphères intellectuelles, c'est surtout parce qu'au fond, Pasolini n'y parle que de lui, principalement dans son rapport au père, et le programme de présentation de La Colline nous aide en cela à comprendre cette obsession thématique. Les scènes relatives à la sexualité (organiser un rendez-vous avec le fils pour qu'il soit vu faisant l'amour avec sa femme ; doigt pointé vers les parties génitales) témoignent de manière explicite d'une orientation spécifique. Fusion de l'intime dans le politique, le religieux et le mythe antique, dans un brassage vertigineux.

 Sur scène, les comédiens portent ce texte avec bonheur. Une certaine bouffonnerie s'y invite à l'apparition du fils, joué par un Thomas Gonzalez aux cheveux à la blondeur ébouriffée (référence au Ninetto des films de Pasolini), très bon dans son rôle de fils en lutte avec le père, mais cherchant à fond à lui plaire. Raoul Fernandez, en Ombre de Sophocle, détonne dans son costume trop grand pour lui, et donne une légèreté à son personnage, non seulement par un timbre suave porté par son accent espagnol, mais par son côté bondissant. Dans "Affabulazione", il porte ce trait chorégraphique sensible chez Nordey. Il en est de même d'Anaïs Muller, qui, en plus de jouer une jeune femme espiègle, à la fois fragile et déterminée, danse, tourbillonne - en cela, Nordey réussit mieux que Pascal Rambert, qui dans "Répétition", introduisait une scène de danse acrobatique totalement déconnectée de la cohérence dramaturgique de la pièce. Ici, les corps se déplient sur scène afin de rendre de la légèreté aux mots (il est jusqu'à Marie Cariès, dans le rôle effacé de la mère, qui arrive à prendre une place par le volume d'une voix pleine).

 Dans le rôle de la nécromancienne, Véronique Nordey offre tout simplement une fabuleuse prestation. Apparition que l'on pourrait qualifier de "pommeratesque", tant chez Joël Pommerat, le chant s'inscrit dans un moment critique de ses pièces. Ici, Véronique Nordey, baignée de lumière, recevant une pluie de paillettes, entame son rôle comme sur une scène de Music Hall. La voix amplifiée par un micro, soumise à quelques réverbérations, elle utilise avec saveur sa boule de cristal pour débusquer, à la demande du père, l'emplacement du fils. Passage magnifique, jubilatoire, qui contient des perles descriptives (celle des cheveux du fils), et rend sensible à l'oreille du spectateur la diversité des typages des italiens, comme Pasolini l'avait déjà si bien montré dans son film "Comizi d'amore" (Enquête sur la sexualité).

 Et dans "Affabulazione", il y a Stanislas Nordey, bien sûr. Son désir de jeu, qui l'a conduit ces dernières années à des rôles chez Pascal Rambert ("Clôture de l'amour", "Répétition") ou dans "Par les villages" témoigne d'un irréductible écart anti-naturaliste. Cette sécheresse d'interprétation, qui le conduit à se maintenir dans une intensité éructante (son texte est régulièrement ponctué de cris et d'attaques vives) se réalise au fond sur un mode binaire : apaisement, vocalisations, comme si la voix ne débrayait que pour repartir sur toujours plus de profération.

 Il faut dire que dans ses nombreux monologues - et en cela, il rejoint sa prestation dans "Par les villages" - la parole ne pouvait être conçue que comme un incessant martèlement qui devait être porteuse de vérité. Proférer pour convaincre. Mais il y a le corps de Nordey : tendu, noueux, suant sous sa chemise. Il ne lui faut pas beaucoup d'effort pour faire donner à son personnage d'industriel en crise mystique une allure christique. C'est le petit miracle visuel de la pièce qu'un comédien puisse, par les seules vertus d'un positionnement physique, habiter à ce point un rôle. Quant à la mise en scène, si elle est au fond assez efficace, elle a le mérite d'une belle lisibilité, à travers notamment ces grands tableaux qui investissent régulièrement le champs, comme "Le sacrifice d'Isaac", du Caravage. En contribuant à aérer la densité du texte, elle permet d'autant plus aux comédiens de déployer leur verve. Et Pasolini nous devient plus proche.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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