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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 21:45

 

 

 

 

Jauja

Film de Lisandro Alonso

Avec Viggo Mortensen, Ghita Norby, Viibjork Malling Agger, Adrián Fondari, Esteban Bigliardi


 

 

 L'ouverture de "Jauja" donne le ton du film : un homme et une jeune femme, le père et la fille, unis dans une attention délicate. Assis sur des pierres, lui le dos tourné au spectateur, la jambe droite surélevée. Splendide tableau visuel, digne d'une peinture romantique (on pense à Caspar David Friedrich). Immobilité de l'image, sensation de flottement, avec une présence déjà bien affirmée du paysage. La première séquence pose les bases de ce que sera "Jauja" : un film statique avec pourtant comme horizon l'immuable perte dans l'espace.

 Dès les séquences qui suivent, on note pourtant un décalage : des otaries qui se prélassent dans le fond de l'image, un homme qui se masturbe dans une piscine naturelle. L'immensité se charge déjà de discrètes ruptures, les éléments se mettent à peine en place, les corps, les uns par rapport aux autres, cherchant leur point de contact à travers des perspectives curieuses : le capitaine Gunnar Dinesen (Viggo Mortensen), avec ses jumelles, donne l'impression au départ d'observer le lieutenant dans son bain, alors qu'un râle lointain entendu nous fait comprendre qu'il n'en est rien. Temps qu'il faut, en ce début de film pour que les corps se positionnent les uns par rapport aux autres, trouvent leur vraie distance.

 Si le film de Lisandro Alonso s'attelle à dépeindre un sujet localisé géographiquement et historiquement (1882, et la campagne en Patagonie visant à l'extermination des indigènes, nommés ici "têtes de coco"), c'est bien au western américain qu'il renvoie. Non pas que la référence soit explicite - l'argument d'un père partant à la recherche de sa fille est le même que celui de "Los muertos", en 2004 -, mais la traversée de l'espace peut tout aussi bien évoquer "La prisonnière du désert" de John Ford, où Monument Valley est remplacé ici par les paysages de Patagonie.

 Si "Jauja" est un film fascinant visuellement, c'est précisément lié à la manière dont Lisandro Alonso restitue l'espace. Si le choix d'un cadre resserré paraît curieux au départ (l'envers du cinémascope des westerns américains), il vise à rendre l'espace intime aux yeux du spectateur. Les éléments naturels (la mousse, l'herbe, les rochers) développent la sensation d'une présence intime de l'espace et rend le parcours de Dinesen plus sensible encore.  Cette proximité développe le sentiment d'une menace planant sur la démarche solitaire de Dinesen. On croit à l'irruption imminente d'un danger dans le plan, comme dans un film d'horreur.

 La plénitude de l'espace renferme son potentiel d'inquiétude. Mais quand les corps surgissent, ils sont déjà défaits : celui d'un soldat, puis de l'homme parti avec Ingeborg, la fille de Dinesen. On note, avant la découverte du corps du deuxième, la force expressive du son, qui restitue les râles de l'homme agonisant.

 Si la quête de Dinesen est aussi touchante, c'est à Viggo Mortensen qu'on le doit. Engoncé dans son uniforme, avec une épée qui le gène dans ses déplacements, avançant de façon précautionneuse avec son cheval, son parcours est loin d'une chevauchée fantastique. Rien d'ironique pourtant dans cette démarche. Dans les yeux égarés de Mortensen perce ce flottement d'un homme face à l'immensité, sa désorientation grandissante, dès lors qu'on lui a volé son fusil et son cheval.

 Dans la magnifique scène de la rencontre avec le chien, le film prend un virage définitif, où la quête se teinte d'une aura absurde, kafkaïenne (le sentiment d'une perte irrémédiable de toute signification, au profit d'un élan sans fin). Le paysage, de plus en plus aride, rocailleux, accentue cette sécheresse du sens, donnant à l'avancée de Dinesen une allure prométhéenne (voir la belle scène où se dévoile une colline rocheuse interminable). Le film n'est pas sans rappeler la fin du "Faust" de Sokourov, sans sa force discursive. En se connectant à l'univers du conte (suivre un chien comme on suit des cailloux), et dans son ultime virage, "Jauja" devient un film régressif, où la recherche de Dinesen va se connecter à la question de la solitude. Le paysage hostile se résoud alors en voyage intérieur.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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