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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 21:33

 

        Photo : Hiroyuki Kawashima

 

 

La planète des insectes

Chorégraphie, direction artistique et interprétation : Akaji Maro

 

Danseuses : Emiko Agatsuma, Akiko Takakuwa, Naomi Muku, Azusa Fugimoto, Jongye Yang, Oran Ito, Yuna Saimon, Aya Okamoto, Yuka Mita, Sakura Kashiwamura
Danseurs : Maro Akaji, Takuya Muramatsu, Ikko Tamura, Atsushi Matsuda, Tomoshi Shioya, Barabbas Okuyama, Daichiro Yuyama, Kohei Wakaba, Naoya Oda, Yuta Kobayashi, Yoshiro Kim, Seiya Miyamoto


 

 

 On était resté sur la splendide ouverture, la semaine dernière, de "Ode à la chair", chorégraphié par Emiko Agatsuma. Avec "La planète des insectes", on guettait cette nouvelle création de Maro Akaji dès ses premiers mouvements. Quand les danseurs apparaissent alors en habits de ville, on pourrait croire que, sous forme de contrepied à une esthétique élaborée, on assiste à une sorte d'avant-spectacle, comme si les coulisses se déplaçaient sur scène.

 Mais cette impression est très vite balayée par le rigoureux ordonnancement de ce début de spectacle. Opérant des mouvements circulaires autour d'une structure en lamelles métalliques, les danseurs (hommes et femmes) exécutent minutieusement les mêmes gestes  : se pencher en avant, en arrière, balancer la jambe à droite, à gauche. La simplicité inaugurale de cette ronde témoigne d'un marquage très contemporain de la danse occidentale - de Boris Charmatz à Anne Teresa De Keersmaeker, la ronde est en effet une figure usitée.

 Comme souvent, la ronde est propice aux dérèglements et, très vite, dans un premier temps, un danseur s'adonne à des mimiques face au public. Il s'ensuit que chacun, petit à petit quitte la ronde pour se rendre à l'intérieur de la structure et se livrer à des actes qui rompent la tranquille harmonie initiale : se jeter par terre, crier, se livrer à des gestes désordonnés, électriques. Le pulsionnel et le régressif reprennent naturellement leurs droits dans "La planète des insectes".

 Découpée en 9 parties qui représentent moins une histoire linéaire que des phases d'intensité variable, la dernière pièce de Dairakudakan fourmille en scènes inventives, autour d'une confrontation entre les hommes et les insectes. Rien de véritablement sérieux ou inquiétant dans cette thématique. La bouffonnerie, carburant essentiel de la troupe, s'invite une fois de plus dans certaines séquences.  L'une des premières, délirante, montre l'arrivée de danseurs coiffés de casques qui ne sont rien d'autres que des bouilloires. Effet saisissant quand on voit la prestance avec laquelle ils dansent, jusqu'à donner des effets percussifs à leur drôle de tête d'insecte.

 L'un des effets les plus forts de "La planète des insectes" tient justement à cette incarnation des insectes, afin que le sujet ne soit pas simplement une pure métaphore : les danseurs surgissent des coulisses en avançant courbés, recroquevillés, comme autant de mouches vues en gros plan se frottant les pattes, exécutant des gestes saccadés de la tête. Et quand un groupe de femmes, dans une espièglerie toute enfantine, surgit avec des filets, mimant la chasse aux insectes, on bascule dans une bienvenue dimension bucolique.

 "La planète des insectes" ne serait qu'un spectacle magistral de butô de plus, qui salue l'expression des corps, si le décor ne lui conférait pas une qualité supplémentaire. Unique décor de métal, mais pris dans une mobilité constante. Là où dans bien des mises en scène de théâtre occidental, on en arrive à voir des machinistes se déplacer sur scène pour changer le décor, celui de la pièce de Dairakudakan étonne par sa qualité graphique et visuelle : il suffit parfois d'un éclairage particulier de la structure pour que l'on ait l'impression de se retrouver dans une forêt de bambous - celle d'Arashiyama, en particulier, hors saison touristique. Et quand se profilent des nuages derrière ce décor, une vraie bascule s'opère dans l'oeil du spectateur.

 A côté de cette structure centrale, quatre autres sont disposées autour, sur la scène. Elles permettent un jeu extrêmement dynamique, axé sur l'intégration (nombre de corps y sont comme conviés) autant que sur des échappées. On assiste à un va-et-vient constant des danseurs de l'intérieur vers l'extérieur, et ces quatre structures ne sont pas sans entrer en écho avec les filets suspendus de "Ode à la chair", sauf qu'ici Maro Akaji les envisage comme des cages à oiseaux : symboles d'accueil, mais aussi ouverture vers un désir de liberté.

 Bien entendu, dans "La planète des insectes", il y a Maro Akaji, figure tutélaire du groupe, que beaucoup attendent. On ne manquera pas de penser que son rôle dans cette pièce tient à une forme d'autodérision, jouant sur son âge (72 ans) pour interpréter un drôle de personnage qui va à plusieurs reprises s'allonger dans une fosse. Et si cette pièce passionne, c'est que ce maître de cérémonie, autour duquel gravitent littéralement des jeunes femmes, n'occupe pas complètement le centre de l'oeuvre. C'est une figure de passage, qui met en avant d'autres personnages, en particulier la figure du poète errant Matsuo Bashô, célèbre auteur de haïkus. Le danseur qui l'interprète, dans une sobriété inhérente au personnage, dit d'ailleurs sur scène quelques poèmes.

 A l'inverse, une danseuse soliste (Emiko Agatsuma), prenant de plus en plus de place, investit l'espace, entre mouvements débridés et nombreux cris. Symbole de vie, elle se retrouve elle aussi dans la fosse, comme s'il devait constamment exister une dualité entre la vie et la mort, entre l'expression du désir et sa retenue. Et quand ces trois figures se réunissent dans une scène commune, vers la fin, c'est pour donner à "La planète des insectes" cette irréductible force qui fait de ce spectacle une oeuvre majeure de Dairakudakan.

 

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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