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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 21:16

 

 

 

 

Trois souvenirs de ma jeunesse

Fim d'Arnaud Desplechin

Avec Quentin Dolmaire, Mathieu Amalric, Lou Roy-Lecollinet, Dinara Droukarova



 

 Avec ce dernier film présenté à Cannes, il faut reconnaître à Arnaud Despleschin l'envie d'injecter un nouveau souffle à son univers cinématographique, souvent axé autour de la famille ou d'un cercle d'amis. Confinement thématique qui n'a pas manqué ça et là de susciter des critiques, notamment par la classe sociale invariable qu'il dépeint.

 En s'emparant avec "Trois souvenirs de ma jeunesse" du thème du "teen movie", il y avait matière à conférer à son film une autre orientation, en terme de renouvellement générationnel. La peinture de la jeunesse en question, qu'on se gardera de qualifier d'autobiographique, suppose à priori d'adopter un autre mode discursif, tout comme elle implique une présence des corps différente. Celui de Paul Dédalus, toujours joué par Mathieu Amalric, induit un effacement pour que puisse se libérer, par des flash-backs, une autre temporalité. D'ailleurs, que Dédalus soit retenu et interrogé par André Dussolier dit combien le corps vieilli du personnage de "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)", apatride, ne peut plus s'inscrire dans la fiction, si ce n'est sur le mode de la remémoration.

 Une remémoration présentée de façon assez mythologique, avec ce voyage d'études à Minsk venant expliquer un vol d'identité. Cette partie, assez courte, ne convainc pas vraiment, précisément parce qu'elle met déjà à mal cette approche de la jeunesse envisagée comme moment de frémissement nouveau.

 Arnaud Desplechin a beau faire, il ne peut s'empêcher de représenter ses personnages dans un cadre autre que celui qu'il connaît. Et cela se ressent jusque dans la façon dont ces jeunes s'habillent, ce qui a tendance à les vieillir quelque peu. Le film navigue constamment sur une crête de contradictions, où le fait de représenter des ados n'empêche pas d'y voir des adultes, car c'est avant tout l'univers commun de Desplechin qui prime, et que leur valeur fondamentale ne peut se renverser par un seul changement d'époque.

Bien sûr, des horizons s'ouvrent, en permettant un élargissement de l'espace, justifié par les études d'anthropologie de Paul Dédalus, qui le mènent dans des pays éloignés. Le voir pendant quelques instants, dans une courte séquence témoigne de cette ouverture du cadre. Il en est de même (prolongement de la nature de ses études) de sa prof d'anthropologie réputée, choisie comme directrice de thèse, incarnée par une comédienne noire. Si le choix de dépasser ce cadre intimiste est louable en soi, il n'en demeure pas moins teinté d'une certaine maladresse : on ne peut s'empêcher de penser que la couleur de peau, en plus d'être un alibi pour élargir la palette humaine du film, rend caricaturale l'idée de l'accoler à la question anthropologique. Que dire des dealers, dont l'un est présenté avec une mine patibulaire, caricaturale, si ce n'est que Despleschin les présente dans une enveloppe univoque.

 Il n'est pas aisé de dépasser ses ancrages thématiques, et c'est aussi avec une matière très présente dans le film que Despleschin révèle une tension insurmontable : l'utilisation de la musique. Si l'on met de côté un certain scepticisme à l'endroit du rapport que les personnages entretiennent avec la musique (on parle d'ethnologie, mais à une invitation de la prof, la musique qui est écoutée est classique), la présence constante de morceaux de rock devrait opérer, chez les jeunes qui les écoutent, une mutation. Mais là encore, les corps peinent à s'incarner, à prendre le pli d'une musique malgré une volonté louable de rendre compte d'une époque. Comme si la présence de la musique traduisait une volonté d'illustration, sans pour autant créer d'osmose avec les corps.

 Sur ce plan, la seule séquence d'une fête dans un moyen métrage comme "Les jours d'avant", de Karim Moussaoui - où les jeunes libèrent leurs corps -, témoigne d'une spontanéité autrement plus électrisante. Même un cinéaste comme Philippe Garrel, qui n'est pas réputé pour proposer des films agités, a composé une anthologique séquence de soirée dansante dans "Les amants réguliers".

 Pourtant, c'est en s'attelant à cette jeunesse que Desplechin marque des points. Les scènes d'intimité entre ses jeunes amants font saillir une vibration assez inédite chez le cinéaste, comme si le fait d'aller chercher de jeunes corps apportait une souplesse plus grande à l'exploration des surfaces sensibles. Jeunesse conçue comme une matière malléable, champ d'expérimentation nouvelle de l'approche des corps. Même si le cinéaste ne peut se départir d'une présence abondante de la parole, car même au lit, on continue à disserter, à commenter. Il y a jusqu'au geste épistolaire en voix-off (qui le rapprocherait du Truffaut des "Deux anglaises") qui affermit cet ancrage littéraire. Par cette tension entre le verbe et le corps, où chaque élan nouveau est rattrapé, freiné par les gestes patiemment assimilés, "Trois souvenirs de ma jeunesse" imprime un tournant dans la filmographie d'Arnaud Despleschin, où s'égrènent de manifestes traces de changement.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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