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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 18:08

 

 

 

 

L’origine del mondo. Rittrato di un interno

[L'Origine du monde. Portrait d'un intérieur]

 

Texte et mise en scène de Lucia Calamaro

 

Avec Daria Deflorian, Federica Santoro, Daniela Piperno

 

 

 

 Il ne faut pas grand-chose pour s’immerger dans "L’origine del mondo. Rittrato di un interno", de Lucia Calamaro, présenté au Théâtre de la Colline. La question de la mise en scène écartée – tant l’épuration saute aux yeux, avec ce plateau quasiment vide et ce mur au fond nu, qui va faciliter la lecture des sur-titres – le spectateur s’ancre de plain-pied dans le monologue de Daria. Son mouvement le plus caractéristique, avec gestes à l’appui, se définit très vite : avancer vers le frigo, à gauche de la scène.

 

 L’imprégnation immédiate dans ce monologue se manifeste par sa nature foncièrement tragi-comique. Fulgurante amorce, qui étonne par sa verve bouffonne, en même temps qu’il définit d’entrée de jeu la vacuité existentielle de Daria. Dans un coin, sa fille, tout à coup, finira par se rapprocher d’elle.

 

 On se souviendra longtemps, lors de l’ouverture du frigo, de l’hésitation de Daria, de son relevé quasi obsessionnel des aliments qui s’y trouvent (testant la mozarella, palpant une salade en sachet). Un élan absurde transparaît tout de suite dans ce face à face avec le frigo, avec comme point d’appui des interrogations metaphysico-dépressives.

 

 Pauvreté de la mise en scène, disions-nous ? Lucia Calamaro montre très vite son talent à faire d’un objet usuel la source d’une angoisse existentielle (le frigo sert aussi à éclairer la pièce sombre, à rafraîchir). Pouvoir kafkaïen du détournement d’objets qui trouve son prolongement, plus tard, lorsque Daria, désirant sortir, dépouille, dans un mouvement compulsif, l’armoire de ses vêtements avant d’en sortir… son sac.

 

 Lutte avec les objets qui ne vise qu’à masquer la lutte avec soi-même. Mais le cœur de "L’origine del mondo", son battement principiel, reste les relations mère-fille, présentées ici avec un cynisme glaçant, mais constamment assouplies par l’intelligence humoristique de Lucia Calamaro. Il faut voir, lorsque la fille se rapproche de sa mère, la façon dont cette dernière témoigne de son peu d’attention : "…j’ai dépassé mes heures de service de mère…". Tentative d’approche qui se transforme en joute orale, où la réflexivité le dispute avec des élans acerbes, comme lorsque la fille critique la manière dont sa mère est vêtue.

 

 Ca parle ! Ca parle beaucoup dans "L’origine del mondo", dans une logorrhée où se noue la tension la plus débridée et les mouvements les plus régressifs. Ca parle parce que, que ce soit Daria, sa fille ou sa mère, le registre verbal dans lequel s’agitent ces femmes définit une appartenance sociale précise. Et dans cette parole fluviale où fusent les références culturelles, l’inconfort existentiel débouche sur des phases régressives : la fille pose des questions sur les oiseaux, tout comme Daria questionne sa mère sur le mode de la curiosité enfantine. Questions face auxquelles celle-ci s’avoue démunie.

 

 La force de "L’origine del mondo" repose beaucoup sur ce trouble suscité par ces différents registres, où la maîtrise de la parole débouche souvent sur une perte de contrôle de soi, où l’invective tourne en déroute. D’où le jaillissement comique qui vient fendiller cette logorrhée. Vertu bouffonne qui renvoie, dans le parcours de Lucia Calamaro, à un travail effectué sur le clown. Dans la pièce, c’est la comédienne Federica Santoro qui en assume la charge visible. Maquillée à outrance, les sourcils en arabesque, le visage taillé comme une serpe, elle contribue à donner ce supplément d’étrangeté au spectacle. Quant au monologue de la mère de Daria (Daniela Piperno), dans la deuxième partie, entièrement orienté sur une critique en règle du comportement neurasthénique de Daria, il confine au one-woman show, tant la charge vise aussi à mettre la parole sur d’irrésistibles rails.

 

 Trois figures de femmes clairement définies : mère, fille, grand-mère, unies dans l’étroitesse de leur consanguinité, mais prises aussi dans une mobilité incessante : la fille semble plus adulte que la mère – Federica Santoro renverse d’ailleurs son rôle en épousant celui d’une psychanalyste ; Daria se fait réprimander par sa mère comme une petite fille.

 

 C’est peu dire que dans ces rôles, les comédiennes excellent. Si Daria Deflorian touche par la sensibilité avec laquelle elle restitue son personnage de femme instable engoncée dans ses ruminations existentialo-métaphysique, Federica Santoro détonne avec ce mélange d’interventions incongrues (après la diatribe de la mère de Daria, elle glisse :  "maman, tu as vu, grand-mère est là") et de moments silencieux. Avec l’expressivité détonnante de Daniela Piperno, l’expérience théâtrale au long cours (trois heures) proposée par Lucia Calamaro fait de "L’origine del mondo" un pur moment de déflagration langagière.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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