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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 12:38

 

 

 

Quartiers libres

 

Spectacle de Nadia Beugré

 

 

 Dans "Samedi détente", spectacle fort de Dorothée Munyaneza autour du génocide rwandais, Nadia Beugré, sa complice, prenait une place non négligeable. Face à l’intensité du récit mêlé de chants et de danses de Munyaneza, Nadia Beugré assurait une présence tout en contrepoint, faite d’affirmation du corps tout en tissant, en décalage, quelques mouvements plus proches de la performance.

 

 Avec "Quartiers libres", présenté au Tarmac, la danseuse ivoirienne franchit un pas supplémentaire dans la qualité de son incarnation. Un spectacle qui déjoue d’entrée de jeu le dispositif de représentation traditionnel. Invités à s’asseoir où ils veulent, en plus des deux rangées de sièges (les autres étant condamnées), les spectateurs commencent une exploration de l’espace, à la recherche d’une hypothétique place qui puisse rendre sa vision confortable ; tandis que dans le fond de la scène, un étrange rideau, constitué de plusieurs dizaines de bouteilles en plastique, happe irrésistiblement le regard.

 

 Inutile de chercher dans "Quartiers libres" une beauté de l’exécution chorégraphique, l’intention de Nadia Beugré est bien ailleurs. C’est en tout premier lieu par le chant que se manifeste son entrée. Munie d’un micro – qui ne sert même pas à amplifier sa voix -, elle s’immisce parmi les spectateurs, avant de se positionner sur une estrade. C’est là que commence véritablement la force tellurique de ce spectacle que le public, dans un inconfort visuel certain, doit aller chercher, comme s’il fallait traverser des broussailles avant de faire partie des initiés d’une cérémonie secrète.

 

 Cette simple différence, entre une danseuse noire juchée sur une estrade et un public dont le regard doit être capturé, contient en soi une puissance métaphorique : celle de ces corps d’esclaves, destinés à être vendus, et qu’on exhibait précisément de cette façon. Nadia Beugré joue avec cette question de l’exhibition, en écartant par exemple les jambes à quelques centimètres de jeunes spectatrices. Reprise en charge de la conduite du regard – comme pour inverser celui restitué dans "Vénus noire", de Kechiche - , qui vise à définir l’intention de Nadia Beugré concernant la visibilité des femmes noires dans un univers masculin.

 

 Quant au micro, qui avait déjà perdu sa fonction de porte-voix, il devient un instrument de torture, avec son cordon dont Nadia Beugré se sert littéralement comme une chaîne, avant de demander à une jeune spectatrice de l’en délivrer. Un moment particulièrement fort.

 

 "Quartiers libres" affirme explicitement la démarche de Nadia Beugré : donner à voir le vertige d’un corps de femme pris dans le champ de regards dominants. Celui de la chorégraphe, impressionnant de musculature bondissante, engage véritablement une lutte contre les objets, au point d’en détourner la fonction. Dans ce spectacle où elle danse peu – mises à part quelques saillies d’origine africaine -, tenant plutôt de la performance, elle entame un corps à corps avec la façade, trace des sillons derrière des jeunes gens obligés de se déplacer. On s’approche, on s’écarte, on se tourne, on s’accroupit, on se contorsionne.

 

 Le maelström  créé par Nadia Beugré, le spectateur est aussi tenu de s’y engager, et quand deux jeunes filles sont invitées à s’effondrer avec des lianes de bouteilles en plastique autour d’elles, ce n’est pas simplement à un jeu facile auquel on s’adonne. On y voit une tentative par Nadia Beugré d’abolir les distances, de faire éprouver des sensations particulières.

 

 La séquence qui suit, où la chorégraphe remplit sa bouche d’un sac plastique, est la plus prenante du spectacle, et n’est pas sans provoquer une gène chez certaines personnes. Mais c’est en elle que se concentre toute la force du discours de Nadia Beugré. En cela, "Quartiers libres", au titre paradoxal, qui parle surtout de corps entravé, devient l’admirable spectacle du franchissement des limites.

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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