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25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 10:10

 

 

 

 

 

Vers l’autre rive

 

Film de Kiyoshi Kurozawa

 

Avec Eri Fukatsu, Tadanobu Asano, Masao Komatsu, Yû Aoi, Akira Emoto

 

 

 

 Avec "Vers l’autre rive", Kiyoshi Kurozawa jadis cinéaste prolixe, semble s’être définitivement éloigné d’une certaine forme de cinéma scabreux, tourné artisanalement, en forme de subversion de genres, d’où toute séduction était évacuée. Son penchant plus "humain", amorcé avec "Tokyo Sonata", lui aura valu une reconnaissance plus internationale, alors que bon nombre de ses films du tournant des années 2000 (Cure, License to live, Charisma, Kaïro), avaient déjà affirmé une veine plus mature.

 

 Alors que "Real", son précédent long-métrage qui combinait, avec plus ou moins de réussite élans romantiques et fantastique granguignol, semblait restaurer les feux de la série B, "Vers l’autre rive" tend à nouveau à prouver que Kurozawa retrouve cet élan entre onirisme et romantisme.

 

 Car de l’onirisme, il y en a dans "Vers l’autre rive" - le titre en lui-même étant porteur d’un écart par rapport à la réalité. Cette incertitude, qui s’appuie sur deux scènes successives de réveil brutal, place le film de Kurozawa du côté d’un Gérard de Nerval, avec la fameuse première phrase de "Aurélia" : "Le rêve est une seconde vie".

 

 Cette frontière entre réalité et rêve, réel et irréel, Kurozawa la trace de manière ténue, pour mieux en effacer les contours, et rendre ainsi plus troublante la quête du visible de Mizuki. Si, dans un premier temps, on pouvait croire, avec la question du réveil de Mizuki, que Kurozawa s’applique à brouiller son champ perceptif, dans un jeu de mise en abîme largement éprouvé au cinéma (comme dans "Un jour sans fin", d’Harold Ramis), l’intérêt de son film tient au fait que rien ici ne paraît tenir de la posture. Au contraire, c’est en unifiant son sujet par le prisme du regard de Mizuki que Kurozawa rend "Vers l’autre rive" passionnant.

 

 En effet, combien de plans (notamment dans l’appartement, quand Mizuki cherche Yusuke) procèdent du regard de la jeune femme, comme si chaque scène se construisait sous la forme volontariste d’une pulsion scopique, comme si chaque plan était l’émanation du désir de Mizuki.

 

 Dans cette approche d’une réalité qui bascule, palpitante est la façon dont Kurozawa fait un éloge de l’ordinaire : à deux reprises, lors de l’apparition de Yusuke, Mizuki lui demande d’enlever ses chaussures. L’invitation au voyage faite à Mizuki, à rebours de l’explosion d’effets spéciaux de "Real", se traduit par un ancrage dans le réel – pour le coup, il pourrait tout aussi bien s’intituler "Real".

 

Ce voyage, pour Yusuke, est moins fondé sur une quelconque nostalgie de la terre que sur un désir de retisser des liens avec des personnes "vraies", des rencontres qui ont en quelque sorte pris du poids existentiel, social. D'une certaine manière, Yusuke refait, en compagnie de Mizuki, le montage de ses rencontres, minutieusement. Quand il arrive dans le premier lieu de retour, il s’étonne de ne pas identifier tout de suite ces lieux connus, tout en étant sûr de pouvoir se repérer très vite. "Vers l’autre rive", s’il propose en quelque sorte un voyage vers un au-delà, inscrit cet écart dans un mouvement banal, où l’étrangeté devient familière.

 

 Entre les paysages qui cadrent une géographie rurale (rizières, champs), et les différents métiers exercés par Yusuke (confectionner des raviolis, donner des conférences sur l’astrologie auxquelles se joint tout un village), la mobilité spatiale et mentale confère une plasticité aux corps des personnages. Yusuke devient également réparateur d'ordinateur, et c’est avec le vieux distributeur de journaux, pétri de regrets envers sa femme disparue, qu’apparaît la plus belle scène du film : ivre, il est porté par Yusuke d’un banc à l’extérieur jusqu’à sa chambre.

 

 C’est la beauté de "Vers l’autre rive" que d’offrir tant de matières sensibles, gustatives, auditives, où les corps ont des contours bien précis au point de rendre improbable la frontière entre vivants et morts. Avec ce  film sur la mémoire (un son de piano, l’utilisation d’un ustensile de cuisine qui réveillent une douleur), Kiyoshi Kurozawa nous embarque dans un voyage aussi troublant que pudique.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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