Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 21:56

 

            Photo : Marc Ginot

 

 

4

 

Texte et mise en scène de Rodrigo Garcia

 

Avec Gonzalo Cunill, Nuria Lloansi, Juan Loriente, Juan Navarro

 

 

 De "4", mis en scène par Rodrigo Garcia, on se posera longtemps la question de sa signification, tant la pièce semble aller partout et nulle part. Pourtant, c'est du pur Rodrigo Garcia, en cela que son le happening, fondement esthétique de ses spectacles, est toujours aussi prégnant. Les différentes scènes qui s'y succèdent, dans un joyeux délire surréaliste, déjouent toute notion de continuité.

 

Ce qui faisait précédemment la force des spectacles de Rodrigo Garcia (un mélange de scènes fulgurantes nouées autour de la critique de la société de consommation) semble totalement absent ici. Dans "Flame", sa précédente pièce où un homard vivant était cuisiné sur scène, il y avait encore, sur un mode quasi liturgique, une sorte d'accomplissement pacifié de la question de la nourriture, qui avait traversé nombre de pièces, sur un mode on ne peut plus névrotique.

 

Au fond, Rodrigo Garcia, en se débarrassant de cette enveloppe thématique, inscrit cette pièce dans sa qualité essentielle de performance. Et, en cela, "4" , par ces différentes circonvolutions scéniques, tient beaucoup du rituel : l'entrée en matière, très belle, voit les comédiens arriver en tenant autour de l'un d'eux une sorte de toile d'araignée sertie de grelots. Ils se dirigent vers une chaise longue (un faux de Le Corbusier, dira plus tard Nuria Lloansi). Ils se relèvent, puis entame une lutte tranquille, avant de se regrouper à droite de la scène et, tel des sportifs qui parlementent avant d'entrer sur le stade, forment une ronde, têtes baissées.

 

C'est le point de départ d'un texte qui est dit par l'un d'eux, surtitré dans le fond de la scène. Toujours marqué par le cynisme indécrottable de Garcia, fustigeant bon nombre de pratiques existentielles, il décoche nombre de flèches humoristiques. On reste toujours surpris, chez le metteur en scène, par ce décrochage total entre un texte, qui au fond prend peu de place, et ce qui se passe sur scène. Le texte fonctionne souvent comme un moment de stase, d'immobilisation, avant le déchaînement des happenings.

 

Et c'est bien ce qui se passe par la suite, dans des moments où se mêlent l’inventivité la plus débridée, avec notamment l'entrée en scène de coqs aux pattes accrochées à des petites chaussures. C'est d'ailleurs leur présence qui confère à "4" cette allure de rituel : cet animal, souvent associé à des rites spécifiques (jusque dans le vaudou haïtien), est utilisé par Rodrigo Garcia et ses comédiens dans une optique de libération pulsionnelle : un comédien s'empare de l'un d'eux, le fait glisser sous ses vêtements, jusqu'à donner à cette pratique une allure érotique.

 

L'abattage visuel à l’œuvre dans "4" s'élargit quand un performeur s'empare d'une guitare et égrène des sons saturés qui agressent l'oreille du spectateur et stresse sans aucun doute ces pauvres coqs. Et quand un drone apparaît sur la scène, transportant des lamelles qui s'entrechoquent, la conflagration visuelle et sonore dresse un tableau véritablement carnavalesque.

 

Si on peut être moins sensible à l'invitation faite à des spectatrices de venir danser sur scène, celle qui est appelée à jouer un drôle de jeu érotique autour d'une danse bizarre donne une impression de spontanéité à la pièce. On n'en finirait pas de dénombrer tout ce qui passe sur la scène. Dans un spectacle plus long que prévu, des petites filles en talon s'essaient à des onomatopées évoquant la langue japonaise, en compagnie d'un samouraï ; après une série de vidéos montrant les colères de Mac Enroe, Juan Loriente s'empare d'une raquette de tennis et s'amuse à viser avec la balle le tableau "L'origine du monde" de Courbet, projeté sur un écran.

 

 Désopilant et foutraque, s'appuyant sur une absence de thématique pour mieux tisser le fil irrespectueux d'une mise en scène déjantée, "4" donne à la démarche de Rodrigo Garcia une respiration ébouriffante culminant lors d'une scène, à la sensualité revendiquée, avec deux corps (homme et femme) glissant sur un énorme savon qu'on a longtemps cru postiche, mais dont l'odeur a fini par se répandre dans la salle. Ce sont ces différents champs explorés par Rodrigo Garcia (sons, odeurs, musiques, vidéo, expressions corporelles) qui font de "4" un moment aussi loufoque que débridé.

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche