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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 21:53

 

 

 

Mia madre

 

Film de Nanni Moretti

 

Avec Margherita Buy, John Turturro, Giulia Lazzarini, Nanni Moretti

 

 

 "Mia madre" : Avec un tel titre, on avait tout raison de craindre d'assister à un film doloriste, mélodramatique, comme au fond Nanni Moretti l'avait déjà proposé avec "La chambre du fils", Palme d'or à Cannes. Et comment d'ailleurs échapper à cette impression quand il s'agit, pour sujet principal, de la mort d'un être cher, en l'occurence la mère précisément de Moretti, décédée pendant le tournage de "Habemus Papam" ?

 

Cette tendance d'un être qu'on accompagne dans la mort, c'est encore le sujet d'une autre oeuvre plus récemment palmée "Amour", de Michaël Haneke, dont le titre, en forme de programme de générosité affective, cachait une roublardise certaine. "Mia Madre" n'avait donc plus qu'à appliquer ces recettes destinées à tirer les cordes sensibles du spectateur, à coups de projections identificatrices.

 

Mais la première bonne nouvelle du film, s'il n'écarte pas en soi la matière mélodramatique de son sujet, c'est qu'il dépasse les deux options palmables (la veine ouvertement dramatique de "La chambre du fils" et la distance froide et clinique d'Haneke. Car si, dans "Mia Madre", le moteur narratif est bien la maladie de la mère de la cinéaste Margherita et de son frère Giovanni, il n'en constitue pas pour autant le centre. En tout cas, s'il en est le centre, c'est bien la périphérie qui importe dans le film, avec précisément le tournage d'un film conduit par Margherita.

 

L'écart adopté par Moretti, en confiant à l'actrice Margherita Buy le rôle principal, participe d'une volonté d'apaisement, et au fond d'une mise à distance. En évitant de reproduire la pure dépense mélodramatique de "La chambre du fils", Moretti injecte dans son film des modalités diverses, où le drame côtoie le burlesque et la simple bouffonnerie. A côté de l'inexorable sentiment d'un être amené à disparaître, c'est l'idée même que la mise en scène d'un film, avec tout ce qu'elle suppose de tatonnements et de difficultés, contrarie l'évidence de cette perte.

 

Mais, dans ce film gagné par une contamination d'éléments hétéroclites, le plus fort reste sans doute le jeu sur le temps qu'exploite Moretti. Plus le film avance, moins on a l'impression d'en repérer le trajet précis, sa vraie courbure. En cela, "Mia Madre" devient un film mental, où certaines séquences avec la mère semblent issues du cerveau de Margherita, telles des traces mémorielles prégnantes, qui gomment les repères entre réalité et rêve ; Giovanni ne dit-il pas à sa sœur, à une question qu'elle lui pose : "Mais enfin, Margherita, maman est morte".

 

Cette dose d'irréalité, de dissolution d'une réalité tangible (temporelle ou spatiale), trouve sa pleine mesure dans une succession de séquences, où l'on voit d'abord l'appartement de Margherita inondé, dans une résonance tarkovskienne – on note d'ailleurs l'action surréaliste de la cinéaste qui utilise une serpillière pour éponger. L'errance de la mère, en chemise de nuit, dans les rues, telle une somnambule, participe de cette perte de repères, tout comme la scène, aussi désopilante qu'empreinte d'une douce poésie burlesque, où les assistants de Margherita la suivent dans ses mouvements, elle qui est complètement perdue, mais pas forcément dans ses réflexions.

 

C'est John Turturro, excellent dans son rôle d'acteur suffisant, qui donne au film un élan grotesque contribuant à faire vaciller sa crédibilité réaliste. Mais que dire de l'actrice Margherita Buy, qui porte complètement "Mia Madre" sur ses épaules. Remarquable de sensibilité contenue, les gros plans sur son visage exprimant une palette d'émotions d'où ne perce aucun excès ; rendant avec justesse l'égarement face à la maladie tout comme des accès de colère devant John Turturro. C'est par le prisme de sa perception, rendue par les nombreux plans sur son visage, que la réalité dans "Mia Madre" devient instable. En cela, le film de Moretti, avant d'être celui de la disparition annoncée d'une mère, marque surtout le trajet sensible d'une autre, que Margherita Buy porte au plus haut point.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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