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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 21:11

 

 

 

 

Chronique du roi Yeonsan

 

Film de Im Kwon-taek (1987)

 

Avec Yu In-chon, Kim Jin-a , Kwon Jae-hee, Kim In-moon, Ma Hung-sik

 

 

 

 Si "La jetée", le fameux court-métrage de Chris Marker, commence par "Ceci est l'histoire d'un homme hanté par un souvenir d'enfance", on pourrait attribuer à "Chronique du roi Yeonsan", l'exergue suivant : "Ceci est l'histoire d'un homme hanté par l'assassinat de sa mère". Le film de Im Kwon-taek, dont l'argument historique repose sur la trajectoire du roi Yeonsan (dixième roi de la Corée durant la période Joseon) place au cœur de son intrigue cette blessure liée à la perte d'une mère.

 

 Si le film est scandé par des dates régulières relatant le règne de Yeonsan (12 ans), c'est moins pour asseoir une véracité historique que pour inscrire une tension purement dramatique. Dès le départ, "Chronique du roi Yeonsan" se signale par un rythme assez frénétique, où les séquences s’enchaînent, comme pour marquer l'urgence des événements. Im Kwon-taek, par ce procédé, restitue l'état d'esprit du jeune Yeonsan, propulsé roi très jeune, après la mort de son père. Pas de temps pour la rumination, ni pour une quelconque intériorisation.

 

 Dans cette accession soudaine, propice à créer un trouble chez le personnage, une séquence d'isolement, surprenante, apporte un moment d'apaisement : Yeonsan, vêtu de curieux vêtements et d'une coiffe évoquant des lambeaux, semble pris dans un cycle initiatique, où ce qui apparaît comme une réclusion momentanée symbolise le passage d'un état qu'il quitte (l'adolescence, voire l'enfance) à un autre (l'étoffe d'un roi, responsabilité suprême). Mais, dans ce film, cette symbolisation n'est jamais évidente, puisque des positions spécifiques viennent la fracturer, ou l'inscrire dans des tensions permanentes. Déjà, avec la visite dans cet antre de celle qui sera la première dame, s'installe l'une des modalités les plus insistantes du film : la pulsion sexuelle. A peine est-elle entrée qu'il l'agrippe pour assouvir son désir.

 

 "Chronique du roi Yeonsan", dès lors, est constamment imprégné de cette double postulation : pour Yeonsan, il s'agit d'endosser un rôle, pour mieux le subvertir par des comportements multiples. A peine a-t-il enfilé les habits de roi qu'il se trouve, par l'intermédiaire d'éminentes figures de la cour, placé face à la remise en cause du respect des traditions instaurées par son père. Ce dépassement, dont il n'est pas à la source, prend un tour véritablement obsessionnel à partir du moment où il apprend la vérité sur sa mère assassinée.

 

 Ce déchirement d'un roi chargé de gouverner un peuple et son obstination à vouloir rétablir l'honneur de sa mère place Yeonsan dans une contradiction puissante, qui engendre, dans son attitude de véritables coups de folie. Et le moteur principal de ce tiraillement, son carburant incontrôlable, c'est bien la sexualité, qui fait de Yeonsan une figure éminemment instable. En propulsant une ancienne prostituée devenue joueuse de luth pleine d'esprit au rang de première concubine, il fait de la sexualité l'outil majeur d'un principe de subversion destiné à renverser tous les ordres établis.

 

 Ce rapport à la sexualité, qui peuple petit à petit le film de figures féminines envisagées comme des trophées, n'est pas sans marquer le double balancement de Yeonsan entre conquête et difficulté à maîtriser ses actes : s'il est souvent en posture de viol, une scène avec la première concubine voit celle-ci prendre littéralement le dessus sur lui. Yeonsan balance, dans ses actes, entre agression et régression, et la scène clé dans le film, ahurissante, le montre encore avec la première concubine, à qui il demande, pour pouvoir accéder à la jouissance, de répéter le surnom qu'on lui donnait enfant : "Mujakgeum".

 

 Toutes ces prostituées qui envahissent le palais, au point de choquer toutes les autres figures de dignitaires, ne visent pas seulement à contrarier l'ordre établi : elles deviennent le symbole, chez Yeonsan, de l'absence de la seule figure féminine essentielle régulatrice, la mère. Comme si, inconsciemment, la réitération de ces figures féminines marquait, sur un mode névrotique, la force de l'absence d'une seule.

 

 Et, dans une démarche quasiment chamanique, lors d'une scène extérieure, Yeonsan force une femme à venir faire l'amour au hasard avec un homme, entourée d'une foule choquée. Comme si, pour Yeonsan, la sexualité, débridée chez lui, demeurait un mystère, et qu'il fallait passer par des rituels d'humiliation pour accéder à une quelconque compréhension, forcément impossible. Et au fond, en renvoyant l'accomplissement de ces actes à une volonté divine, il ne fait qu'avouer son impuissance.

 

  "Chronique du roi Yeonsan" s'emballe à mesure que la folie de Yeonsan devient de plus en plus incontrôlable. Le film, par sa pulsation frénétique, l'efficacité énergique de sa mise en scène, n'est pas loin d'évoquer certains films de Raoul Walsh, notamment le génial "White heat", où la figure de la mère est on ne peut plus centrale, et par rapport auquel le personnage principal calque tous ses comportements, jusqu'à un déchaînement final mémorable.

 

 La vivacité du film de Im Kwon-taek l'éloigne en revanche de l'option esthétique de certains cinéastes asiatiques comme Zhang Yimou qui, avec "Épouses et concubines" en 1991, imposera un style certes d'une indéniable beauté visuelle, mais assez glacé. Non pas que "Chronique du roi Yeonsan" n'offre des images magnifiques, à travers les costumes traditionnels d'époque de ses personnages, mais comme elles sont prises dans un mouvement effréné, coulées dans la nature du personnage principal, elles ne se fixent jamais dans une dimension contemplative. Le spectateur se trouve ainsi embarqué dans une dynamique inaltérable, qui ne le lâche jamais.

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