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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 22:01

 

 

 

 

Carol

 

Film de Todd Haynes

 

Avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler, Sarah Polson

 

 

 

 Vingt ans après le glaçant "Safe", Todd Haynes, dans sa revisitation du mélodrame, semble fixé sur une période qui lui était faste, les années 50. Ni post-moderne, ni nostalgique, son approche d'une époque cinématographe révolue reste marquée par un usage décalé, transversal, propice à y injecter des interrogations essentielles dans ces deux films phares que sont "Loin du paradis" et ce dernier, "Carol", adapté de Patricia Highsmith.

 

 En abordant des thèmes aussi prégnants que l'homosexualité (masculine dans "Loin du paradis", féminine dans "Carol"), et en les ancrant dans une époque où ces sujets étaient tabous, Haynes fait du passé non une zone idyllique, mais un terrain vierge rendant d'autant plus aigu le traitement de ces thèmes.

 

Si l'on ne peut pas faire à priori l'économie d'une comparaison entre les deux films, en raison de leur ancrage temporel et de leur proximité thématique, force est de constater que le régime narratif, dans "Carol" y est plus intense. Dans "Loin du paradis", l'homosexualité, si elle occupe une place essentielle dans le film, n'en est pas moins plus secrète, révélée in fine, alors que l'attirance (inavouable et inavouée) entre Cathy Whitaker (Julianne Moore) et son jardinier noir (Denis Haysbert) reste dans le champ de l'intériorisation. La trajectoire des deux personnages principaux, dans "Carol", repose au contraire sur une pure construction du désir, qui trouve son expression la plus accomplie dans une chambre d’hôtel.

 

Pourtant, pendant un bon moment, on croit que "Carol" va emprunter les mêmes chemins de la rétention que "Loin du paradis", même si le film égrène les indices d'une attirance entre Carol Aird et Therese Belivet – on notera au passage ce dernier nom, totalement programmatique quant à la question d'une foi dans la concrétisation d'un désir.

 

Mais c'est au fond dès le départ que Todd Haynes affirme sa volonté d'inscrire son film dans une dimension de rupture : son ouverture sophistiquée, à coup de mouvements de caméra lents, enveloppants, furetant dans la nuit, comme pour refléter le caractère nébuleux de Therese Belivet, comme si elle naviguait dans un espace ouaté, à peine en prise avec le réel. Son visage, qui se dessine à peine derrière les vitres de la voiture, représente le symbole d'une non-présence au monde, d'une immersion dans un univers de rêve, et tout le cheminement va être alors la manière dont elle va accéder au désir.

 

Et ce lent et patient accès au désir, c'est d'abord à travers des signes médiats qu'il se manifeste, dont le plus évident, au départ, est le gant. Objet transitif, qui sert littéralement à faire sortir Therese Belivet de son comptoir de vendeuse pour aller le déposer chez Carol. Tout l'enjeu pour elle repose dès lors sur cette capacité à dépasser ce cadre et rompre une apparente passivité.

 

Passivité à relativiser toutefois, car c'est bien cet acte qui constitue un franchissement des limites, qui équivaut à un dépassement de sa sphère familière (spatiale et sociale, les deux étant intimement liées), permettant l'amorce d'un lien. Basée sur une confiance inaugurale de Carol quant au choix d'un cadeau de Noël pour sa fille (littéralement, cela veut dire : "Je m'en remets à vous"), il suture la relation entre Carol et Therese.

 

C'est la beauté du film de Todd Haynes que de fonder ce lien sur des signaux au départ ténus, sans coup de force dramatique, mais qui engagent une irrésistible poussée. En cela, Carol s'éloigne profondément de "Loin du paradis" et sa retenue qui prenait, à force, des airs d'intériorisation contrite. Qui plus est, dans "Carol", il existe déjà un "dehors" de la fiction, tel qu'il apparaît au spectateur : pour Carol, la transgression a déjà eu lieu, et la relation avec Therese s'enrichit de cette expérience passée, à peine représentée sous l'angle de la culpabilité.

 

A côté du caractère secret et non révélé de "Loin du paradis", les choses se font quasiment au grand jour dans "Carol", quand par exemple le mari de Carol, déboussolé, se dispute avec elle en présence de Therese. Il y a à cet égard dans le film une force de l'évidence des corps, marquée par la visibilité des sujets, l'absence de fard, de subterfuges, et pour tout dire de rapport pervers. Les corps, les gestes, en disent autant que la parole, et il suffit d'altercations entre Carol et son mari pour que la résolution de leur conflit se traduit par la chute de celui-ci, à deux reprises.

 

La différence sociale inaugurale n'induit cependant aucune forme d'allégeance de Therese à Carol, pas plus que l'accession de Therese à un statut social plus élevé (elle devient photographe) n’entraîne une inflexion du choix amoureux. Vers la fin, le cinglant, mais maîtrisé, "je ne crois pas" prononcé par Therese lorsque Carol l'invite à vivre avec elle, conforte cette impression.

 

Dans les rôles respectifs de Therese et de Carol, Rooney Mara et Cate Blanchett livrent une prestation contrastée. Quand l'une s'appuie sur un travail de l'effacement – rendant avec force une capacité de disponibilité, d'accueil de son personnage, l'autre, plus flamboyante, axée sur une capacité de séduction mesurée – tout en rendant avec une grande sensibilité le trouble de la conquête du désir – donne au film une allure pudique. Deux actrices qui arrivent avec une rare économie dramatique à rendre palpable le feu de la passion, portant le film de Todd Haynes au firmament de la délicatesse.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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