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20 mars 2016 7 20 /03 /mars /2016 11:01

 

 

 

 

Homeland : Irak, année zéro

 

Documentaire d'Abbas Fahdel

 

 

 

 En tournant son documentaire "Homeland : Irak, année zéro", Abbas Fahdel était mû par une intention précise : proposer un autre regard sur son pays, l'Irak, à l'inverse de la représentation qui pouvait prédominer sous nos lattitudes, passant essentiellement par le filtre réducteur de la guerre. Geste au fond pas si évident pour un homme qui a vécu en France depuis ses dix-huit ans, imprégné donc de culture française (il a suivi les cours de Serge Daney, ce qui peut aider à asseoir une culture cinéphilique). Pourtant, le regard qu'il propose, sous forme de chronique, se révèle salutaire et en effet, à côté de l'actualité toujours brûlante venant du Moyen-Orient (où l'Irak tient encore une part non négligeable), son approche permet au spectateur non seulement de se laver le regard, mais d'être frappé par l'humanité peu commune que recèlent les images d'Abbas Fahdel.

 

 Car, à partir de cette démarche consistant à livrer un autre regard, il fallait pouvoir faire en sorte que la vision de Fahdel ne soit pas en décalage avec la réalité, qu'elle n'occulte pas la violence sourde des conflits irakiens (la première guerre du Golfe, et la deuxième, perçue comme une menace imminente). Quoi de plus antithétique, à priori, qu'un conflit qui met en présence des cultures différentes, l'Orient et l'Occident, et la polarisation sur un petit groupe d'êtres humains, en l'occurence la famille ou les proches d'Abbas Fahdel (neveux, nièces, frère, ami acteur et cinéaste). Ce prisme cinématographique, réducteur en soi, aurait pu constituer un simple "à côté" des événements tragiques qui bruissent de leur imminence.

 

 Mais la force de "Homeland : Irak  année zéro", c'est justement de faire ressentir les bruissements du monde extérieur à travers ce petit groupe, précisément parce que les paroles qui y sont échangées, en dehors de la menace qui plane sur une nouvelle intervention américaine, déplient le souvenir tragique de la première guerre. Pour autant, dans ces évocations du passé, le film ne se pare pas d'un sentiment catastrophiste particulier. C'est sa pudeur profonde que de raconter, par le biais de cette famille, des événements qui les ont privés du confort minimal.

 

 On est ainsi jamais sûr du présent dans "Homeland : Irak année zéro", puisque les personnages s’appuient sur un passé traumatique non pour le liquider, mais pour littéralement préparer un avenir proche tout aussi menaçant. Pris entre deux temporalités, deux étaux, ils engagent des réactions particulières : une nièce commence à confectionner des masques anti-gaz avec... des couches-culottes, tandis qu'Haidar, figure centrale du film, aspire à ce qu'il y ait la guerre, pour pouvoir retourner à la campagne, lieu s'il en est idyllique.

 

 C'est le propre d'une approche qui passe par des regards d'enfant que de livrer cette vision surréaliste, qui tient un peu du conte, puisque toute réalité passant par ce filtre y est tempérée. Cela donne cette séquence ahurissante dans la première partie, où Haidar fait visiter à son oncle (Abbas Fahdel), un abri bombardé par les alliés durant la première guerre du golfe, ne manquant pas de montrer jusqu'aux marques humaines sur les murs ; ou, sur un mode plus frivole, dans la deuxième partie, lorsque les enfants jouent avec des obus qui n'ont pas explosé.

 

 "Homeland : Irak année zéro" est ainsi constitué de deux parties qui, représentant un avant et un après très marqué, jettent une lueur schizophrénique sur la représentation historique. On ne comptera pas le nombre de fois où, dans la première partie, les programmes télé sont envahis par la figure de Saddam Hussein. Pas besoin de commentaires pour comprendre que cette présence vise à rendre la figure du dictateur comme le protecteur du peuple irakien. Avec la conquête éclair de Bagdad, cette représentation se dissout totalement, pour laisser surgir des critiques sur le dictateur, et l'on comprend à quel point Hussein tenait les irakiens sous son joug. Il y a jusqu'à Haidar qui, dans une scène de rue, évoque avec virulence les tortures subies un parent proche.

 

 De cette fracture entre un avant et un après, il demeure pourtant une unité, celle des personnages. En persistant à montrer ses proches dans leur quotidien (comme le fait d'aller à l'université, de préparer ses examens), Abbas Fahdel met l'accent sur la dynamique existentielle. Et c'est particulièrement par le truchement du regard de Haidar (sur lequel il n'est pas fait mystère de son destin dans la première partie) que le film tisse une harmonie. Vrai point de suture entre les deux parties, Haidar, par sa maturité, sa conscience aiguë des dangers auxquels s'exposent ses proches et son peuple, est au fond une figure à la Kiarostami : faisant à la fois vibrer toute la dimension de l'enfance, mais l'engageant sur les pentes vertigineuses de la lucidité adulte. Au risque du tragique.

 

 

"Nos enfants ne peuvent pas avoir une enfance, ne peuvent pas rêver, car cela les fragilise. Pour les protéger on essaye de les faire grandir plus vite." Cinq caméras brisées (Emad Burnat, Guy Davidi)

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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