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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 20:36

 

       Photo : Elisabeth Carecchio

 

 

La ménagerie de verre

 

Pièce de Tennessee Williams

 

Mise en scène et scénographie de Daniel Jeanneteau

 

Avec Solène Arbel, Pierric Plathier, Dominique Reymond, Olivier Werner

 

 

 Fameuse pièce de Tennessee Williams, "La ménagerie de verre" offre encore des possibilités d'exploration infinies. En s'y attelant, le metteur en scène Daniel Jeanneteau confirme cette capacité à combiner direction sensible des comédiens et mise en scène feutrée, dont la rigueur se met au service du drame.

 

 Tout commence par un superbe prologue, lorsqu'un comédien (Olivier Werner, dans le rôle de Tom) se présente sur le devant de la scène pour entamer une adresse au public, l'air un peu hagard. Véritable invitation à pénétrer dans le monde des rêves, explicitement désigné comme une inversion de la réalité. Prologue éminemment moderne consistant à se présenter à la fois comme narrateur et comme personnage de la pièce. Une forme de distanciation par rapport à l'illusion dramatique, mais aucunement sous-tendue par des arguments théoriques. A l'image des ouvertures et préludes d'opéra, ce beau prologue fonctionne aussi comme une synthèse, un précipité des événements à venir.

 

 Pas de rigidité, mais au contraire, la souplesse d'une lente pénétration dans un univers étroit : une famille où le fils poète s'oppose à sa mère, tandis que Laura, la fille handicapée, se réfugie dans un univers personnel, peuplé d'animaux en verre. Pour signifier ce repli, cette approche diffuse de la réalité, Jeanneteau dresse un double rideau devant notre vision : l'un qui traverse toute la scène, un autre qui enserre les personnages comme dans un cocon. Longtemps scénographe des spectacles de Claude Régy, Daniel Jeanneteau, s'il marque une fois de plus sa sensibilité à la pénombre, aux mises en scène tamisées, rendant la vision incertaine (comme avec l'emblématique "Les aveugles"), n'en adopte pas moins une option qui obéit à ce sentiment de réclusion des personnages, cette impression qu'ils vivent dans une bordure de la réalité.

 

Il n'en demeure pas moins que l'accès à la pièce peut se révéler délicat. Si les saillies de Tom adressées à sa mère (Dominique Reymond) marquent une tension palpable, le jeu en demi-teinte de Solène Arbel, de sa voix basse et atone, laisse planer un sentiment de vide.

 

Mais c'est avec l'arrivée de Jim – comme annoncée au prologue – que la pièce prend une autre dimension, sans que pour autant la mise en scène, en terme de rythme, ne change vraiment, si ce n'est le premier rideau qui s'efface, ouvrant l'espace (de l'imaginaire, on veut croire). Collègue de travail de Tom, convié par lui à un dîner en vue de séduire la timide Laura, Jim se révèle d'emblée extravagant, disert, extériorisé. De quoi rendre l'ambiance plus électrique.

 

C'est aussi à partir de là que la prestation des comédiens opère des glissements, mesurés ou proprement délirants. Amanda, la mère, à l'initiative de l'invitation, se pare de ses plus beaux atours, comme si c'était elle qui devait être séduite. C'est l'occasion pour Dominique Reymond de se prêter à un jeu d'une expressivité bouffonne, où la régression infantile se mêle à une sorte d'hystérie (accentuation des gestes, désarticulation des mouvements). Ce jeu en roue libre, s'il frise l'histrionisme, est d'une drôlerie réjouissante accentuée par ses réparties. Qui plus est, la pièce prend une allure de conte, où deux femmes, mère et fille, voient la venue de l'étranger comme celle d'un prince charmant.

 

Mais le cœur de "La ménagerie de verre" proposée par Daniel Jeanneteau, sa profondeur émouvante, tourne autour de la rencontre entre Laura et Jim (en réalité, de véritables retrouvailles). Grand moment mettant en présence des figures opposées, l'une qui a gagné en assurance et l'autre encore repliée dans sa gène existentielle. Magnifique idée que cette longue séquence éclairée à la bougie, permettant d'accentuer cette impression d'êtres qui se cherchent : Laura hésite avant de se rapprocher enfin de Jim, assis. C'est aussi là, dans cette pénombre où l'on distingue à peine les visages, que l'interprétation de Solène Arbel se révèle d'une grande subtilité. Il fallait pouvoir faire advenir un personnage, en parlant avec hésitation, avec gestes maladroits, des propos ténus, une allure raide, tout en laissant pointer, petit à petit, le désir, l'écoute, en bref, le lien. Portés par des comédiens incarnés, au spectre de jeu fort différencié, cette Ménagerie a de quoi laisser planer longuement le spectateur dans un univers onirique.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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