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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 10:15

 

   photo : Pierre Van Eechaute

 

 

Machin la Hernie

 

Texte de Sony Labou Tansi


Mise en scène de Jean-Paul Delore


Avec Dieudonné Niangouna ; Alexandre Meyer à la guitare


 

 "Machin la Hernie" : le titre de cette pièce, adapté du romancier congolais Sony Labou Tansi, est déjà tout un programme, en ce qu'il appelle de tentatives de décryptage, de surprise langagière. Tellement saugrenu et déstabilisant que les éditeurs du texte lui avait préféré "l'Etat honteux", dont la résonance n'est évidemment pas la même.


 Un titre pourtant suffisamment énigmatique, chargé de métaphore, que le spectateur ou le lecteur ne met pourtant pas longtemps à comprendre la portée signifiante. La force du titre repose déjà sur sa capacité, la surprise passée, à embarquer le spectateur dans un champ dramatique où toute signification est inscrite dans une dynamique irrepressible. Le sens, loin de se figer, devient alors sans cesse mobile. Et si l'on comprend assez vite que la "hernie" - mot revenant de manière obsessionnelle dans la bouche du dictateur joué par Dieudonné Niangouna – renvoie beaucoup au sexe, sa répétition se pare souvent d'effets comiques, liée à l'incongruité des phrases.

 

 Un dictateur donc, Martillimi Lopez, "fils de Maman Nationale" qui, en prenant la place d'un autre, se plaint des dettes laissées par le précédent, des 800 femmes qui lui ont servi d'amantes, pour lesquelles les dépenses ont donc été conséquentes. Derrière le foisonnement de la langue de Sony Labou Tansi, il n'est pas difficile de discerner une diatribe contre les figures omnipotentes. Et, en cela, le texte devient d'une brûlante actualité, au lendemain d'une élection au Congo ayant conduit à la réélection de Denis Sassou Nguesso. Une lettre ouverte à François Hollande, sur des crimes à Brazzaville suite à cette élection, vient d'être rédigée, entre autre par Dieudonné Niangouna et Jean-Paul Delore, le metteur en scène.


 Pour autant, même en collant à l'actualité, le texte de Sony Labou Tansi n'en conserve pas moins une intemporalité, liée justement à sa nature littéraire foisonnante. Dans la bouche de Dieudonné Niangouna, la matière langagière charrie des effets très particuliers. Incompressible houle de sonorités, s'amplifiant tel un torrent raclant tous les éléments sur son passage, cette langue se traduit par une expressivité folle. Il y a, dans cet emportement furieux du langage, des effets jazzistiques, que ne renierait pas un Koffi Kwahulé, l'auteur ivoirien, qui travaille ses textes dans une dimension musicale.


 Dans le rôle du dictateur, Niangouna atteint des sommets. On sait la capacité de l'auteur metteur-en-scène congolais à incarner des rôles avec une présence physique remarquable : aux Laboratoires d'Aubervilliers, l'occasion avait été donnée de le voir pratiquer le kung-fu, dans la pièce éponyme, puis en grimpant sur des échafaudages, véritable lutin défiant l'apesanteur. En se glissant dans les habits négligés de Martillimi Lopez, il trouve un rôle à sa démesure, aux confins du grotesque ubuesque. Il faut le voir s'avancer parfois sur scène et, lorsqu'il n'est pas emporté par le flux inaltérable de parole, engager son corps dans une désarticulation de marionnette incontrôlée, proche d'une danse de possession. Des vidéos diffusées sur un écran, au centre de la scène, amplifient cette gestualité débridée.


 La fureur inhérente à ce spectacle, elle commence bien avant la scène, lorsque, sur l'avenue Gambetta, résonnent des accords de guitare, puis des voix. On croit à quelques jeunes s'adonnant à des moments musicaux festifs, alors qu'il s'agit déjà d'un avant-goût de la pièce, emmené par un autre élément essentiel : le guitariste Alexandre Meyer. Seul sur scène, en prélude au commencement de la pièce, il improvise avec sa guitare, presque indifférent à la présence des spectateurs, nombreux ce soir-là. Il apporte une intensité supplémentaire à "Machin la Hernie", tant ses riff atteignent des niveaux sonores élevés. Quand il quitte la scène, c'est pour se retrouver en régie, contribuant à installer une autre atmosphère sonore, aussi ténue que délicate.


 Vibrante, impressionnante, tant Niangouna virevolte dans son rôle, "Machin la Hernie" n'est pourtant qu'une étape. Jean-Paul Delore et son complice comédien ont comme projet d'adapter l'intégralité du texte de Sony Labou Tansi, en bousculant le mode de représentation classique. Inutile de dire que l'on a hâte de voir ça.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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