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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 10:06

 

 Photo : Shinsuke Sugino

 

 

Avidya – L'auberge de l'obscurité

 

Texte et mise en scène de Kurô Tanino

 

Avec Mame Yamada, Takahiko Tsuji, Ichigo Iida, Bobumi Hidaka, Atsuko Kubo, Kayo Ishikawa, Hayato Mori

 

 

« Il n'y a rien de plus étrange, sur une terre étrangère, qu'un étranger qui vient la visiter ». Albert Camus

 

 

 

 En matière de théâtre contemporain japonais, on est plus familier ici des volutes oniriques d'un Shiro Maeda (Et même si je me perds) ou de la désarticulation corporelle des comédiens de Toshiki Okada (Super Premium Soft Vanilla Rich). En comparaison de ces univers décalés de jeunes auteurs metteurs en scène, "Avidya - L'auberge de l'obscurité" opère avec une lente patience, donnant le sentiment, dès l'abord, que le temps exploité devient nécessaire à l'installation d'une intrigue.

 

 Car dans la pièce de Kurô Tanino, il s'agit en effet d'investir un lieu dont les contours sont, pour le spectateur, extrêmement réalistes. L'investir pour mieux l'apprivoiser. Quand Ichiro et son père frappé de nanisme arrivent à l'auberge où ils sont censés être invités pour une représentation de marionnettes, la logique réaliste intime qu'ils soient accueillis. En ce sens, les inlassables appels du fils, restant sans réponse, indiquent à quel point les personnages se tiennent sur une pente de véracité : il ne paraît pas concevable qu'il n'y ait personne pour les accueillir. Pas de glissement dans l'étrangeté prévu. Au contraire, l'arrivée d'une vieille femme vient renforcer la normalité d'un lieu non touristique. Pour cette femme, c'est au contraire les visiteurs qui revêtent une certaine étrangeté : ses invocations à Bouddha, à la vue de la taille du père d'Ichiro, traduisent une posture conjuratoire devant une figure inhabituelle.

 

 Kurô Tanino procède ainsi en une inversion où le lieu où arrivent des étrangers n'est pas en soi frappé de bizarrerie particulière (ce qui en général, fonde la matière à un certain suspens ou distille une aura de suspicion), mais est pris au contraire dans une implacable mécanique où chacun est rompu à une tâche particulière. En cela, la figure du sansuke serait l'emblème de cette persistance d'un fonctionnement harmonieux des rites. Celui-ci, chargé de laver les corps dans les onsen (et, à une époque plus ancienne, de féconder les femmes que les maris ne pouvaient rendre enceintes) assure, sur un mode mutique, la transition entre les personnages. Belle scène où il s'empare du corps du père endormi sur des coussins superposés pour l'étendre doucement sur un futon qu'il installe délicatement. Le refus poli d'Ichiro trahit chez celui-ci une résistance à s'accorder à cet ordonnancement tranquille.

 

 Entre ce sansuke et Matsuo l'homme quasi aveugle, les figures bizarres semblent bien présentes dans Avidya, mais pour autant, elles ne bousculent rien. On note plutôt la peur de l'autre chez Matsuo, son sens tactile incertain, son rapport à l'espace étant régi par des habitudes (quand il tente d'atteindre une lumière, il précise qu'il n'a pas l'habitude). Tout ce beau monde évolue ainsi, prenant leur bain, jouant de la musique, et Kurô Tanino réussit à glisser imperceptiblement dans cet écoulement censément maîtrisé une petite dose mortifère, où les corps distillent une impression de perte inexorable (le sansuke pris d'une compulsion sexuelle incontrôlable, l'aveugle qui passe toute la nuit cloîtré dans les eaux du bain, et vomissant au petit matin). A travers une voix de récitante arrachée au conte, Kurô Tanino dresse avec subtilité cet univers résolument tourné vers la perte, menacé par la modernité (symbolisé par le Shinkansen, appelé à broyer cet espace confiné).

 

 Ce repli des corps dans un espace circonscrit est propice à une mise en scène éblouissante, sans pour autant être tapageuse. Le dispositif scénique magistral (hérité, paraît-il, du kabuki), présente un décor tournant, révélant chaque pièce et leurs occupants. La volonté de dépeindre des scènes réalistes s’exprime le plus lorsque les personnages, totalement nus, vont prendre leur bain. Moments saisissants où les vapeurs s’élèvent sur scène, rendant palpable cette activité si spécifique de la culture japonaise. Plus fort encore peut-être est la restitution des sons (écoulements, sonorités de grillons, etc). Un réalisme qui, pourtant, à force ouvre sur une dimension quasi fantastique, rejoignant l’onirisme d’un Apichatpong Weerasethakul dans "Tropical Malady". Une mise en scène qui révèle de plus en plus de profondeur, à l’image de ce sansuke observant les faits et gestes des autres à travers la vitre, celle-ci opérant autant comme objectivation du regard que comme fenêtre intérieure de l’âme.

 

 A cet égard, dans cette traversée des apparences, l’une des plus belles scènes reste celle où Ichiro passe d’une pièce à l’autre, croisant le sansuke en train de faire l’amour, puis Mastuo cloîtré dans le bain. Cet enveloppement progressif de formes concrètes par des strates oniriques contribue à faire de "Avidya - L’auberge de l’obscurité" un objet aussi troublant que fascinant.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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