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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 21:19

 

    Photo : Jean-Louis Fernandez

 

 

Je suis Fassbinder

 

Texte de Falk Richter

 

Mise en scène de Stanislas Nordey et de Falk Richter

 

Avec Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage.

 

 

 On se surprend, en regardant les premières scènes de "Je suis Fassbinder" - et surtout en entendant le texte – à ressentir un saisissement inhabituel. Un saisissement lié à une plongée sans crier gare dans le réel le plus immédiat, l’actualité la plus brûlante, celle de la crise des migrants, l'un des enjeux contemporains majeurs, l'un des modes de déstabilisation de la civilisation occidentale le plus inattendu. Cela passe par le prisme le plus troublant : celui des agressions commises à Cologne lors de la nuit de la Saint Sylvestre.

 

 On sait la vertu du théâtre à pouvoir interroger le monde contemporain simplement en convoquant des textes anciens, en leur conférant une résonance insoupçonnée, suivant les problématiques rendues sensibles par tel ou tel metteur en scène. Découvrir l 'écriture et les interrogations de Falk Richter avec une telle pièce renseigne de manière radicale sur son orientation esthétique, son approche morale et existentielle. "Je suis Fassbinder" remue le couteau dans une plaie qui, loin d'être refermée, montre encore ses stigmates.

 

 Loin de révéler une approche opportuniste autour d'un sujet brûlant, la pièce de Falk Richter trahit non seulement les préoccupations de l'auteur, mais inscrit son thème actuel dans une perspective plus large, tout simplement autour de Rainer Werner Fassbinder, figure prolifique du cinéma allemand. C'est toute la force de "Je suis Fassbinder" que d'ouvrir le terrain palpable de l'actualité à un champ historique où la question de l'autre était déjà très vivace. Fassbinder qui, dans une pièce comme "L'Ordure, la Ville et la Mort", se voyait affublé de l'étiquette peu envieuse de fasciste de gauche, parce qu'il tentait de dépasser l'hypocrisie de la société allemande en n'hésitant pas à critiquer l'identité juive. Représentée au Théâtre de la Bastille en 2003, la pièce avait continuer à distiller ses traînées de poudre.

 

 L'autre aspect essentiel de "Je suis Fassbinder" (point de bascule historique qui constitue la part la plus stimulante entre passé et vibration du contemporain) tient à la référence faite à "L'Allemagne en automne", film collectif où Fassbinder dialogue avec sa mère, celle-ci rêvant que son pays soit gouverné par un gentil dictateur. Interprété par Laurent Sauvage (lequel, en s'adressant à Nordey en Fassbinder, se trompe souvent de prénom), la pièce établit cette correspondance osée entre période terroriste en Allemagne (à travers la bande à Baader) et les troubles contemporains auxquels nous sommes confrontés, entre la crainte des migrants et la poussée de Daech.

 

 La mise en scène de "Je suis Fassbinder", aussi foutraque que débridée, fait la part belle aux strates narratives variées : la tension verbale qui agite les joutes aux airs improvisées le cède aux monologues angoissés de chaque personnage, souvent présentés frontalement, alors que les vidéos et extraits restituent la matière sur laquelle s'appuient les auteurs pour tisser ce maelstrom déjanté.

 

 Les comédiens, très à l'aise, contribuent beaucoup à rendre désopilant ce spectacle, qui vire à un capharnaüm digne d'un Rodrigo Garcia quand Thomas Gonzalez, nu, fait vriller son sexe dans un pur moment de délire. Il y a plaisir à voir Judith Henry, intense, loin de ce rôle de "discrète" qui aura marqué les esprits. Laurent Sauvage, cheveux longs, survolté, excelle dans le rôle de la mère de Fassbinder.

 

 Quant à Nordey, on sent un vrai plaisir à incarner le metteur en scène et cinéaste allemand. Aucune volonté de sa part de calquer, en un geste mimétique, son interprétation sur ceux de l'allemand (comme si le personnage était encore trop présent pour qu'on puisse l'incarner). Cela rend son jeu plus souple, délié, moins marqué par cette tension – qu'on sent musculaire – perçue dans "Clôture de l'amour" ou "Par les villages". Décontraction qui, associée à cette approche globalement joyeuse, contribue à faire de "Je suis Fassbinder" un moment aussi farcesque que profond.

  

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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