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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 20:36

 

 

 

 

2666

 

D’après Roberto Bolaño

 

Adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

 

Avec Rémi Alexandre, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carin Goron, Alexandre Lecroc, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoire Quesnel, Tiphaine Raffier.

 

 

"Qui nous a donné la gomme pour effacer l'horizon ?" Friedrich Nietszche

 

 

 Après le franc succès critique et public remporté avec son adaptation des "Particules élémentaires" du controversé Michel Houellebecq, rien ne semble pouvoir arrêter Julien Gosselin, pourtant jeune metteur en scène, à l'aube de ses trente ans. En choisissant de s'attaquer à l’œuvre monstre de l'écrivain chilien Roberto Bolaño (ni plus ni moins que 1300 pages d'un roman fleuve, et encore... resté inachevé), Gosselin trace son ambition, démesurée, pourrait-on dire, révélateur de son attachement à s'emparer d’œuvres contemporaines dont l'ampleur le dispute à l'étendu de leurs discours.

 

 Intimidant de prime abord, les onze heures de "2666" ont le mérite - à travers les cinq parties respectant judicieusement celles du roman – d'être distribuées d'une manière à ne pas se sentir pris dans un carcan temporel étouffant. La difficulté de la représentation aux Ateliers Berthier, indépendante de la durée, tenait à deux aspects : une chaleur étouffante et, au fond, une salle peu propice à goûter à des séquences souvent proposées sur le devant de la scène, avec des comédiens parfois assis sur des fauteuils, qu'on peinait donc à voir. Mais ces petits obstacles, chiquenaudes par rapport à l'expérience proposée, semblaient comme des étapes supplémentaires placées devant nous pour gravir les marches esthétiques d'un spectacle radical, dont on ne devait ressortir qu'essorés.

 

 Car de l'ambition, il y en a dans "2666". Elle repose sans doute avant tout sur une absence totale de concession à tout spectaculaire, ne serait-ce que par la scénographie, exigeante qui, loin de mettre en lumière l'évolution plastique des comédiens, s'applique au contraire à les maintenir dans une zone d'ombre, perlée d'incertitude et de point de repère. "2666" est une pièce dont l'un des jalons principaux tourne autour de la recherche par un groupe d'universitaires d'un écrivain que peu ont rencontré : Benno von Archimboldi. Un nom qui, à force de résonances anciennes (il évoque le fameux peintre Arcimboldo) en devient totalement intemporel. Et inatteignable. Cette recherche est propice à un franchissement des frontières. La non-saisie (non circonscription) d'un corps, sa foncière immatérialité, favorise une libération de l'espace où les frontières deviennent poreuses, permettant ainsi à différentes langues de bourgeonner (français, allemand, espagnol, anglais).

 

Au fond, le nom d’Arcimboldi, en restant nimbé d’une aura mystérieuse, en ouvrant sur des abimes d’interrogations, prend dans la première partie une allure métaphysique : le nom ne devient qu’un prétexte, dans le sillage d’une conduite beckettienne (En attendant Godot), à s’appuyer sur une absence pour fonder un mouvement. Mais alors que la pièce de Beckett laisse les personnages dans une immobilité confinant à l’absurde, l’énigme autour de la recherche d’Arcimboldo dépasse au contraire tout statisme. C’est en cela que "2666", telle qu’elle est rendue par la mise en scène de Julien Gosselin, est une œuvre foncièrement moderne, car attelée à déverrouiller les énigmes par la seule puissance du mouvement, par la seule poussée des corps vers des frontières qui les dépassent et les débordent.

 

 Dans cette quête énigmatique d’un être, c’est la 3 ème partie "Fate" à travers le personnage du journaliste mué en enquêteur (joué par Adama Diop) que se dessine une dynamique plus humaine. Peu à peu émerge le thème qui a irrigué la pièce jusqu’alors, mais de manière plus souterraine, autour de la disparition de corps de femmes. Paradoxe d’une recherche ouvrant sur une véritable terreur, mais qui donne à ceux qui s’engagent dans une tentative de levée de l’énigme la possibilité de s’approcher du mystère des êtres.

 

 Bien entendu, la quatrième partie, "Les crimes", la plus longues (2 heures) ne manquera pas de laisser plus d’un spectateur mal à l’aise. Aux trois quart constitué d’un défilé de textes énumérant le nom de toutes les femmes assassinées dans le désert de Sonora, avec force détails macabres. Si, sur un plan référentiel, cette comptabilité renvoie à la manie de l’énumération digne d’un Borges (grande référence pour Bolaño), elle traduit chez Julien Gosselin la volonté, déjà, de dépasser la question de la représentation et de la présence des comédiens. Si "2666" permet à ceux-ci, dans différents rôles, de montrer toute la magnifique palette de leur jeu (excellents moments avec un prédicateur dont le discours dérive vers des propositions de recettes de cuisine, une médium à la voix infantile et hésitante, etc), la pièce, à l’image du sort réservé aux femmes, s’enfonce vers une sorte d’obscurité. L'utilisation de la vidéo, abondante, accomplit en quelque sorte cet effacement physique des corps.

 

 Avec cette mise en scène toute en pénombre, Julien Gosselin livre une pièce exigeante, constamment recouverte d’une musique live, parfois tonitruante, mais envisagée comme une nappe sonore donnant à "2666" l’allure d’une gigantesque installation. La tension permanente que cela engendre témoigne de l’effet recherché : la mise en place d’un univers où les éléments patiemment égrénés s’acheminent inexorablement vers une forme de sourde dissolution.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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