Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 19:28

 

 

 

 

« Deux » 1964) et « Pikoo » (1980)

 

Courts-métrages de Satyajit Ray

 

 

 Présentés à la Cinémathèque Française en regard de deux documentaires portant sur des artistes émérites indiens (une danseuse de Bharata Natyam et un peintre devenu aveugle), deux court-métrages du grand cinéaste indien ont retenu l'attention : « Deux » (1964) et « Pikoo » (1980), une production française. Mettant au centre de leur intrigue des garçons, ils entretiennent, à des années de distance, des correspondances les rendant passionnant.

 

 « Deux » relate, sous la forme d'une fable muette, une opposition entre deux garçons : un riche et un pauvre. De quoi donner, pour éviter la caricature, une dimension mythologique à ce face à face, quoique teintée d'humour. Au tout début du film, juché sur la terrasse d'une grande propriété, le garçon fait signe à une voiture noire sortant, on l'imagine, d'un garage. On ne verra pas le ou les occupants (parents) du véhicule. Dans cette seule courte séquence déséquilibrée (le garçon est filmé en contre-plongée) est déjà signée, dans une économie visuelle symbolique, toute la force d'un isolement. Le garçon se retrouve seul dans la maison, dont l'opulence ne tarde pas à sauter aux yeux du spectateur. Pris dans une vacuité lié à cet espace trop grand pour lui, le garçon (un peu replet, qu'on imagine bien nourri) erre de pièce en pièce, balayant ses innombrables jouets sans vraiment y prêter attention. A son âge, on le sent déjà gagné par l'ennui.

 

 C'est alors que le son d'une flûte s'élève à l'extérieur. Le garçon riche se rend à la fenêtre (dont on remarque d'emblée les barreaux qui la barrent) et voit un autre garçon, pauvre, jouer, tandis qu'en arrière-plan se dessine les contours d'une cabane branlante.Le garçon riche rentre dans la pièce, s'empare également d'une flûte pour mieux recouvrir le son de l'autre. L'air dépité, le garçon pauvre s'en va et revient avec une percussion qu'il frappe généreusement, auquel le garçon riche répond en allant chercher un jouet de personnage avec deux petits tambours.

 

 Pendant plusieurs minutes, on assiste à un véritable défi entre les deux, révélant le caractère factice des jouets du garçon riche par rapport à la liberté d'expression (renforcée par sa position à l'extérieur, en liberté) du garçon pauvre. Jusqu'à ce moment, plus grave, où le garçon pauvre fait voler un cerf-volant et le moyen radical qu'utilise le riche pour l'empêcher de l'écraser de sa liberté. Jeu cruel qui trouve son expressivité la plus troublante dans une scène finale où s'exprime la qualité sonore du film, quintessence de sons où musique (flûte) et bruit de jouets s'entrechoquent pour signifier l'effondrement d'un monde.

 

 Si « Pikoo » met un petit garçon en présence d'adultes (en l’occurrence ses parents), ce n'est pas pour autant en visant à créer un lien surplombant entre eux. Dès le début du film, on assiste au départ du père, qui ne manque pas d'adresser une pique à sa femme, en lui demandant si elle va recevoir son amant. Et lorsque Pikoo, le petit garçon, dit au revoir à son père, sur la terrasse de la villa où ils habitent, on assiste à la même contre-plongée que dans « Deux », et au même plan d'une voiture s'éloignant, de laquelle sort cette fois un bras faisant un signe au garçon. Façon discrète d'indiquer un lien affectif. Il ne serait d'ailleurs pas étonnant que cette villa soit exactement la même que celle de « Deux », aux murs défraîchies, cependant.

 

 Toute énigme est déjà levée, et si l'histoire se concentre sur le petit garçon, c'est en fonction de la présence, dans cette grande demeure (on est, là encore, chez des riches) des deux amants (la mère et l'oncle). Ceux-ci, pour être tranquilles et jouir d'un moment d'intimité, cherchent tout simplement à expulser le petit garçon. Mais à l'inverse du garçon de la riche famille de « Deux » qui jouissait d'une liberté factice parmi ses innombrables jouets, perturbé par les sons venus de l'extérieur lui rappeler sa solitude, Pikoo détient un vrai pouvoir parmi les adultes : celle d'aller non seulement ou bon lui semble (jusqu'à rompre toute question de hiérarchie de classe en restant avec un domestique en train de déjeuner dehors), mais aussi de faire le pont entre les bruissements de la vie d'adulte (à travers l'adultère) et les puissances mortifères (dans une pièce git le grand-père, victime d'une autre attaque cardiaque, à qui Pikoo va confier un secret sur ce qui se passe dans la maison, au point qu'une certaine terreur s'empare du vieil homme isolé).

 

 Étant le premier à répondre au téléphone à chaque fois qu'il sonne, Pikoo prouve non seulement sa maîtrise de l'espace, mais sa capacité à se connecter à un temps de réaction plus rapide que les adultes. Qu'il passe ensuite des coups de fil littéralement pour rien (qu'il ponctue à chaque fois par un désinvolte « wrong number ») témoigne de cette volonté de faire de sa capacité de jeu une dépense purement inutile, mais reliée à une profonde liberté. Par sa seule présence dans l'appartement, il perturbe la possibilité d'agir des amants. Et quand ils l'envoient, muni de crayons de couleurs peindre des fleurs dans le jardin, ça ne l'empêchera pas d'avoir, au bout du compte, le temps avec lui, avec cette pluie qui se met à tomber, l'amenant à regagner la maison pour être au fait de ce qui se trame dans une chambre. Confronté au monde des adultes, où s'exprime le mensonge, et la mort, Pikoo est appelé à grandir pour le rejoindre à son insu.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche