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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 21:14

 

    © Tsukasa Aoki

 

 

Gens de Seoul 1909 – Gens de Seoul 1919

 

Texte et mise en scène de Oriza Hirata

 

Avec Kenji Yamauchi, Hiroko Matsuda, Hideki Nagai, Mizuho Tamura, Ruriko Temmyo, Kenichi Akiyama, Yukiko Kizaki, Kumi Hyodo, Yozo Shimada, Hiroshi Ota, Suhkye Shin, Reiko Tahara, Tadashi Otake, Madoka Murai, Masayuki Yamamoto, Yuri Ogino, Natsuko Hori, Tsuyoshi Kondo, Taichi Ishimatsu, Minami Inoue, Kanami Kikuchi

 

 

 

 Le metteur en scène japonais Oriza Hirata n'est pas vieux (54 ans), mais avec la présentation de "Gens de Seoul  1909" au T2G, force est de constater qu'il s'est écoulé beaucoup de temps. Datée de 1989, autrement dit à la moitié de la vie actuelle de Hirata, la pièce laisse planer, à sa vision, une sorte d'intemporalité. Elle a beau ancrer son histoire sur un point précis du temps, révélée par le titre (l'occupation de la Corée par le Japon), le propre de son mouvement narratif est de figer ce temps, de ne pas l'inscrire dans une dynamique temporelle particulière (par exemple en affichant une progression, de l'ordre de la conquête d'un territoire avant qu'un état de fait soit établi).

 

 La force troublante de la pièce repose précisément sur la façon qu'a Hirata de plonger ses personnages dans une quotidienneté que rien ne vient troubler. La violence que suppose toute idée d'occupation est totalement filtrée par une représentation de gestes banals, répétés, de comportements sommaires, d'autant plus éloquents ici qu'ils font partie du modus vivendi japonais (courbettes, servir le thé). Qui plus est, elle est rendue à travers la vision d'une famille bourgeoise et de leurs proches, à la fois modèles de courtoisie, mais dont l'élévation sociale ne masque pas l'adhésion à un état jamais remis en cause. En concentrant ce sujet historique dans une maison, Hirata le donne à voir par un prisme réduit, en mettant simplement en présence les bourgeois japonais et leurs domestiques.

 

 Nul doute que dans le rapport de cette famille avec leurs domestiques, règne une bienveillance (notamment en louant la qualité de leur pratique du japonais), mais ces rapports où la violence devient étouffée n'en révèle pas moins toute la densité de ce qui se passe réellement. Elle éclate particulièrement dans la séquence relatant l'impossibilité de l'existence d'une littérature coréenne, en la rapportant à une spécificité linguistique. Manière d'essentialiser, sous une forme infantilisante, l'identité d'un peuple.

 

 Par cette approche relative, Oriza Hirata échappe complètement à la pièce de théâtre engagée, fondée uniquement sur de la dénonciation. Son talent d'artiste tient à cette projection "objective" sur ses personnages, où il s'agit plus de rendre compte de leur quotidien. Mais surtout, son théâtre, que l'on peut qualifier de pointilliste, s'organise de façon telle que l'on y trouve pas de point d'orgue narratif. La multiplicité des personnages, incarnés par 18 comédiens, renforce ce sentiment d'un étalement des scènes. Un réalisme qui se manifeste aussi par des séquences où les personnages s'expriment dans différentes scènes simultanément. Hirata défait complètement le centre dramatique de sa pièce pour donner, in fine, à ses protagonistes la même importance. Et quand d'aventure un mystérieux personnage se revendiquant magicien se présente, il y a une certaine ironie à le voir non pas occuper une place centrale dans la fiction, mais purement et simplement disparaître.

 

 

 Avec "Gens de Seoul 1919", on prend les mêmes et on recommence : même famille bourgeoise, même comédiens augmentés de trois personnages. L'ancrage historique est toujours identique, la scène du théâtre de Gennevilliers n'a évolué en rien. En cela, voir les deux spectacles à quelques jours de distance renforce non seulement la cohésion dramatique du projet de Oriza Hirata, mais assoit encore plus l'idée d'un temps suspendu où cette famille, quelque soient les événements se déroulant dans le monde, continue à vivre dans cette bulle d'auto-satisfaction.

 

 Des événements extérieurs, il y en a pléthore dans "Gens de Seoul 1919", et ils sont, là aussi, relatés discrètement, comme des petites marques temporelles permettant de se situer, et de distiller le passage du temps. Il y a notamment le désir exprimé par une femme d'aller voir "Intolérance", le chef d’œuvre muet de David Wark Griffith, sorti aux Etats-Unis en 1916 ; la référence à la deuxième guerre mondiale, à travers une Europe "perturbée". La pièce, plus que "Gens de Seoul 1909" dénote une conscience extérieure de la part des personnages, sans pour autant les extraire d'un aveuglement satisfait. Car ils ne voient tout simplement pas ce qui se passe à leur porte, c'est-à-dire l'imminence de la proclamation de l'Indépendance de la Corée. Oriza Hirata rend compte de ce moment avec des notations, là encore, particulièrement discrètes, mais dont la portée va crescendo.

 

 C'est par un travail sur la question de la langue que les personnages essaient d'approcher de cette réalité qui leur échappe : un tract que l'on tente de décrypter, en rapportant une expression à sa conversion japonaise - manière encore de nier la portée de la langue coréenne, en tentant d'en recouvrir le sens, pour finalement simplement différer l'accès à la compréhension d'une situation. Hirata rend compte magistralement, par les seuls mots de ses personnages – sans qu'on y sente aucun soupçon – la montée d'une révolte, par leur façon d'évoquer un nombre de coréens dans les rues plus important que d'habitude. Travail sur la neutralité de la langue, sur l'atténuation de tout effet dramatique spectaculaire, mais qui ne rend pas moins compte de la force d'une marche en avant.

 

 "Gens de Seoul 1919" se veut pas ailleurs plus caustique que son opus précédent. Et c'est par une dimension foncièrement comique que s'exprime ce mouvement. Hirata n'hésite pas ainsi à mettre à mal certains aspects de la culture ou du caractère japonais en plongeon ses personnages dans une mécanique purement bouffonne. C'est principalement à travers le lutteur de sumo qu'éclate cette intention, nous offrant de vrais passages hilarants. Entre un protagoniste obligé de répondre à tout ce qu'on lui demande par des "Excellent" et le fait que les femmes touchent son ventre - jusqu'à ce qu'on lui tape dessus -, c'est une véritable figure de pleutre infantile que Hirata dépeint.

 

 Qui plus est, ce sumo, à l'inverse de "Gens de Seoul 1909" installe une petite dose d'anarchie en présence des femmes, lorsqu'il réclame à manger. Le voir engloutir le contenu d'un récipient où finir les tasses de thé indique à quel point l'ordre, si spécifique à la culture japonaise, se trouve ébranlée, sans toutefois renvoyer à une quelconque révolte. Hirata va jusqu'à douter de l'authenticité du sumo japonais en général en lui attribuant, par la bouche d'un de ses protagonistes, des origines mandchoues. Et comme dans "Gens de Seoul  1909", ce personnage qui a du poids dans la fiction, disparaît sans demander son reste.

 

 Dans cet univers en demi-teinte, où prédomine l'entre-soi, les comédiens excellent à proposer un jeu tout en finesse et en délicatesse, avec pourtant cette capacité à explorer un champ inattendu où l'absurde se glisse, par des gestes soudain amplifiés, comme si la mécanique si bien huilée se grippait, pour les faire entrer dans une zone d'inconfort. Dans sa façon de distribuer à ses comédiens des dialogues en leur laissant la possibilité d'exister sans écraser l'autre, Hirata évoque évidemment le théâtre de Tchekhov. Mais on ne manquera pas non plus de voir dans cette finesse, cette attention aux différents rôles, une référence à Ozu, dont la marque était de porter très haut la délicatesse, tissu essentiel entre les personnages.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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