Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 23:47

 

 

 

Nkenguégi

 

Texte et mise en scène de Dieudonné Niangouna

 

Avec Laetitia Ajanohun, Marie Charlotte Biais, Clara Chabalier, Pierre-Jean Étienne, Kader Lassina Touré, Harvey Massamba, Papythio Matoudidi, Daddy Kamono Moanda, Mathieu Montanier, Criss Niangouna, Dieudonné Niangouna

 

 

"L'histoire meurt au futur et continue dans la passé".

 

 

Une toile posée dans un recoin de la scène, de manière presque anodine, mais que le spectateur, bien avant le début de la pièce, a le loisir de contempler. C'est le fameux tableau « Le radeau de la méduse », de Théodore Géricault qui, comme toute grande œuvre qui se respecte, peut traverser les siècles pour se poser, dans une puissance métaphorique insoupçonnée, dans les strates contemporaines les plus brûlantes. L'évidence de la métaphore, renvoyant à l'une des problématiques majeures du monde actuel, n'a d'égal que la discrétion d'une disposition.

 

Il ne s'agit d'envisager le tableau de Géricault, présent une grande partie du spectacle, comme une caution indiscutable d'une prise de conscience d'une problématique majeure de notre temps, mais au contraire, pour Dieudonné Niangouna, de l'éprouver dans ce qu'il peut avoir à nous dire. Au fond, faire jaillir sur scène toute les étincelles possibles, tous les sens exploitables. Niangouna, en embarquant sa dizaine de comédiens dans une entreprise au long cours (3 heures de spectacle sans entracte), entend nous porter vers des sommets d'intensité, où le thème le plus vibrant vient se coller à la question fondamentale pour lui : le théâtre.

 

C'est ainsi que cette petite peuplade qui, au début de « Nkenguégi » se blottit sur une grande planche, acquiert une capacité de reconstitution au point de se transformer en troupe de théâtre. Mais avant cela, un homme, torse nu, grand, entame un monologue avec une voix monocorde, d'outre-tombe. Avec ses longs cheveux, il emprunte une allure christique et réapparaîtra régulièrement, toujours dans cette posture fantomatique, détonnant par rapport à l'allure générale de la pièce, souvent survoltée. C'est le même comédien que l'on voit dans une vidéo diffusée au dessus du tableau de Géricault. Au départ figé sur un visage, l'écran s'anime pour livrer un film montrant un homme seul, naufragé flottant sur la mer, tantôt s'enfonçant dans l'eau, tantôt échouant sur le rivage. Vidéo lancinante, accentuant la dimension christique de l'homme (pour un peu il marcherait sur l'eau), ponctuée d'une scène dure : un gros plan sur une plaie qu'on ouvre.

 

A cette figure tragique, porteuse d'une charge doloriste historique, s'oppose celle de... Niangouna lui-même, apparaissant bien plus tard dans la pièce. Ce n'est pas tant par une volonté de se tenir à distance par rapport à ses comédiens, lui si ancré dans les situations de monologue. Au contraire. Niangouna, dans sa position de metteur en scène venant régler sur scène le jeu des comédiens-naufragés, adopte la position métaphorique du démiurge, celui qui prend en charge le temps immédiat, vivant, dans une mise en abîme où on le voit, gestes caractéristiques à l'appui, exhorter sa troupe au meilleur. Il en résulte des tensions comme avec celui se rendant rebelle à ses recommandations, joué par Criss Niangouna, ni plus ni moins que le frère de Dieudonné, comme si la question de l'apprentissage, en plus de raccorder à des événements planétaires, se polarisait sur une part intime familiale.

 

« Nkenguégi » est, à bien des égards, une œuvre harassante, dont le rythme haché, décousu, tiendrait beaucoup de la performance si le texte n'y occupait pas une grande place. On parle beaucoup dans la pièce, on vocifère, on chante, on danse, jusqu'à une sorte d'éructation carnavalesque, et les mots de Niangouna, petit à petit, sont parfois difficiles à entendre. D'autant plus que lorsqu'il se prête à un monologue – ravivant le souvenir de sa sublime prestation dans « Machin la Hernie -, ses mots sont recouverts par la musique de deux brillants instrumentistes, à la guitare et à la clarinette. Ces musiciens, partie intégrante de la pièce, contribuent à renforcer l'aspect jazzy du spectacle, où l’enchaînement des séquences semble relever d'une mouvement improvisé. Il faut voir l'un des musiciens, muni d'une sorte de trombone, parcourir longuement la salle en virevoltant sur des patins à roulettes. Élan purement jubilatoire.

 

Quand à l'irrépressible déluge verbal culminant avec le monologue de Dieudonné Niangouna, on a envie de dire : qu'importe. S'il donne envie de lire son texte à tête reposée, ici ce flot, conçu comme une houle qui racle tout sur son passage, engage la pièce du côté d'un exutoire. C'est moins la compréhension qui prime que la volonté d'exprimer, dans une tension rythmique, tous les émois possibles. Niangouna s'apparente alors à un guide dont la principale vertu est de déplacer les lignes, en faisant en sorte qu'un radeau branlant, dont les occupants ne trouveraient pas la stabilité, les engage à se maintenir en mouvement. En vie.

 

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche