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15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 23:34

 

    photo © Elisabeth Carecchio

 

 

Il cielo non è un fondale

 

(Le ciel n'est pas une toile de fond)

 

Un spectacle de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini

 

Avec Francesco Alberici, Daria Deflorian, Monica Demuru et Antonio Tagliarini


 

Voir quasiment coup sur coup "Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni" (Nous partons pour ne plus vous donner de soucis) et "Il cielo non è un fondale" permet d'entrer de plein pied dans l'univers de ce couple théâtral représenté par Daria Deflorian et Antonio Tagliarini. Dans le premier (une reprise), cette façon de s'ancrer dans un contexte contemporain : la crise économique grecque, filtrée à travers quatre femmes âgées qui décident de mettre fin à leurs jours. Violence d'un propos mortifère dont les cendres continuent à se répandre dans l'actualité, mais proposée ci avec un filtre particulier, tempérée, étouffée, l'élan inaltérable du langage tamisant l'évidence tragique.


 

Avec "Il cielo non è un fondale" ("Le ciel n'est pas une toile de fond", beau titre renvoyant beaucoup à un désir de ne pas ériger de barrière dogmatique, de laisser ouvert la porte des aspirations), on retrouve cette dimension au travers de scènes emblématiques. La première , extrêmement significative, renvoie à cette manière d'incarner un état du monde, non pas en multipliant les figures destinées à convaincre, mais en l'habillant d'un geste individuel. Ainsi, quand Antonio Tagliarini raconte sa rencontre avec une sdf, le retournement opéré (il revient sur ses pas pour découvrir Daria) traduit cette fusion entre l 'évocation d'un pan de la conjoncture économique (la clochardisation, les laissés-pour-compte) et sa perception. La présence introduit de la distance : c'est ce qu'incarne, avec un recul froid, Francesco Alberici, lorsqu'il répète à Daria Deflorian qu'il ne pourrait pas lui donner de pièces.


 

Cette façon d'habiter des rôles non pas pleinement, mais avec des décalages parfois comiques (Daria parlant de son sac qu'elle renverse pour trouver ce qu'elle cherche) marque la distance radicale de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini avec le réalisme naturaliste. Dans chaque scène évoquant un événement réaliste, un glissement s'opère, la séquence basculant non pas vers l'abstraction, mais vers une épure, comme s'il fallait représenter une idée dans sa substantifique moelle, comme une lumière éclairant par inadvertance une scène horrible avant de s'attarder dans un espace proche, libérée de toute entrave, mais où bruit encore, secrètement, la scène initiale.


 

On est donc loin, avec les deux compères, de tout misérabilisme, de tout accablement, et ce sont les propres corps des comédiens qui se chargent d'assurer ce passage entre la référence au réel et sa traduction théâtrale dédramatisée. A travers le corps, mais surtout par le prisme inlassable du langage. Si entendre les comédiens parler italien suscite un plaisir nous renvoyant aux meilleures heures d'un Nanni Moretti (cette force tranquille du monologue), c'est aussi une épreuve pour le spectateur, obligé de lire les abondants sur-titres.


 

La parole et le corps, en évacuant au fond toute épate visuelle, en privilégiant une pauvreté scénique, magnifie la présence des comédiens. Car, à lire les interviews de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, marqués par une haut degré d'intellectualisme, on ne s'attend pas à une mise en scène aussi déliée, avare de toute prise de parole théorique. Au contraire, on lorgne souvent vers une dimension comique (quand Tagliarini parle de ses cheveux, quand Deflorian met en œuvre son corps dans un mouvement burlesque). Et grâce à la présence éclatante de Monica Demuru "Il cielo non è un fondale" prend un tour supplémentaire, aérien, musical, lié aux chants et aux jeux vocaux de la comédienne. Dans ces contacts avec les autres, elle installe une présence contrapuntique, comme cette très belle séquence avec Daria Deflorian dans un supermarché, où les mots de l'une sont traversés par l'élan lyrique de l'autre, comme pour échapper, là encore, à toute tentative de dramatisation.


 

Comme dans "Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni", le duo ménage un espace propice au rêve, à la lente coulée du corps dans l'affaissement, au dégagement de toute problématique existentielle. En effet, on se couche beaucoup dans "Il cielo non è un fondale", et l'acte vise moins à se débarrasser de la réalité qu'à mettre le corps et l'esprit dans le sens d'une nouvelle possibilité d'être habité par d'autres virtualités. D'ailleurs, lorsqu'ils invitent les spectateurs à fermer les yeux , les deux compères témoignent de leur désir de contact. Et quand, vers la fin, Daria Deflorian se couche sur un radiateur, après un magnifique monologue régressif, c'est encore pour nous signifier à quel point ce travail sur le rêve, loin de marquer une échappée, ouvre tout le champ de l'imaginaire.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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