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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 17:37

 

 

Moi, Corinne Dadat

 

Texte et conception de Mohamed El Khatib

 

Avec Corinne Dadat, Elodie Guezou, Mohamed El Khatib

 

 

 

 On le sait depuis "Finir en beauté", qui l'a fait connaître, Mohamed El Khatib a l'art d'aborder des sujets avec malice. Car il fallait en avoir pour aborder sur scène l'un des thèmes les plus douloureux qui soient (la mort de sa mère) sans recourir à une quelconque dramatisation larmoyante. Une malice conçue comme un pied de nez souriant à toute dimension tragique. En puisant dans les profondeurs les plus intimes, El Khatib a d'ors et déjà tracé un chemin esthétique, dont on était curieux de voir la suite avec "Moi, Corinne Dadat".

 

 En voyant cette nouvelle pièce, aussi aérienne et détachée que dépourvue de toute approche complexée, on arrive à déceler un lien entre la mère de Khatib et Corinne Dadat, toutes les deux femmes de ménage. La rencontre et l'amitié générées produit ainsi ce souffle du réel déjà si spécifique à Mohamed Khatib, consistant, dans une forme déliée, à insuffler de l'immédiat sur la scène. Comme dans "Finir en beauté", pas de barrière entre Khatib et le public, sa présence visant à établir les jalons d'une rencontre, en se gardant d'opter pour une démarche pédagogique.

 

 Corinne Dadat est là pour se raconter, avec sa gouaille et sa fierté, et ses échanges avec Khatib, même s'ils laissent percer une complicité, témoignent de l'intégrité du personnage. La scène, pour elle, n'induit pas un rapport de transcendance, de dépassement de soi. Corinne Dadat ne joue pas dans le sens où elle revêtirait un rôle, car dans la représentation qui nous est donnée, elle est au fond extérieure à elle-même, puisque prise dans le fil d'une approche multiple : comme le spectateur, elle assiste aux vidéos qui lui sont consacrées, comme celle où elle se trouve dans les toilettes, ou regardant défiler les propos en fond de scène décrivant des états de vie ; et lorsqu'elle aligne des bidons de produits de nettoyage, on assiste, dans une certaine distanciation, à une synthèse pop de son activité professionnelle.

 

 Cette polarisation multiple, qui n 'altère en rien ce sentiment d'immédiateté vibrante, conduit Corinne Dadat à parler d'elle jusqu'à l'évocation de l'un de ses "dadas" : la danse. Et c'est à partir de là que la pièce lorgne vers cette dimension débordant le réalisme le plus documentaire, car avec la présence de Elodie Guezou, on bascule sur un plan fantasmatique, puisque celle-ci se charge d'incarner sur scène le rêve de Corinne Dadat. En vraie contorsionniste, elle soumet son corps élastique aux torsions les plus extravagantes.

 

 La présence d'un corps dansant au centre d'une scène théâtrale peut évoquer à certains la pièce de Pascal Rambert "Répétition", où une gymnaste évolue de temps en temps parmi les comédiens. Mais chez Rambert, cette présence incongrue ne se veut ni métaphorique, ni fantasmatique, alors que chez Mohamed El Khatib, l'étrangeté du rôle de Elodie Guezou se prolonge d'une vraie incarnation théâtrale. Il faut la voir ainsi, dans la position la plus invraisemblable, débiter des phrases insolites, créant une tension entre corps et parole.

 

 Ces prises de parole, qu'elles soient livrées brutes dans la bouche de Corinne Dadat, ou sur un mode théorique par Elodie Guezou, prennent un tour quasi-godardien (celui des années 70), quand l'interrogation du réel débouche sur des effets ou s'entrechoquent des postulations diverses. C'est sans doute cela l'ultime malice de Mohamed El Khatib : à travers un matériau de bric et de broc, arriver à une perception de la réalité délivrée avec une tranquille profondeur .

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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