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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 16:15

 

 

 

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie

 

Film documentaire de Wang Bing

 

 

 En comparaison de "A l'ouest des rails", le documentaire-fleuve (9h) ayant contribué à asseoir la réputation de Wang Bing dans le champs de la cinéphilie, "Ta'ang" apparaît comme un opus court, s'inscrivant dans la durée de l'un de ses films récents (Les trois sœurs du Yunnan), mais éloignée de la tension du cadre carcéral de « A la folie » (3h47).

 

 Cette question du temps de construction de l’œuvre documentaire de Wang Bing, si elle est essentielle pour appréhender son esthétique, paraît ici quelque peu problématique concernant "Ta'ang". Car si le film rend compte, une fois de plus, du lent et patient travail du réalisateur, de sa capacité à aborder, en franchissant les espaces géographiques, les populations les plus fragiles, son approche paraît moins rigoureuse, plus tâtonnante. A tel point que face à certaines séquences, on peut être amené à ressentir quelques... longueurs – un comble pour un cinéaste qui, avec un film en plan fixe comme "Fengming, chronique d'une femme chinoise", tient en haleine le spectateur trois heures durant.

 

 En abordant un thème aussi douloureux que celui de l'exil d'une ethnie chinoise, prise en tenaille dans une guerre à la frontière chinoise, Wang Bing prouve pourtant sa capacité à se saisir d'un thème éminemment contemporain, sans pour autant se caler à l'actualité internationale (qui avait entendu parler de ce peuple avant ce film?). Une fois de plus, avec ses moyens réduits, représentés par cette manière de filmer caméra sur l'épaule, il donne à voir l'intensité d'un monde par le prisme d'une approche intimiste. Il évite en particulier une forme d'exotisme attachée à ces peuples ayant conservé leurs traditions, dont les vêtements, entre autres, marquent la prégnance. C'est ainsi que la première scène du film intervient comme un coup de semonce, avec cet homme donnant un coup de pied à la femme accusée de mettre en danger leur enfant.

 

 Si la caméra de Wang Bing se tient, comme il se doit, au plus près des corps qu'il filme, on peut sentir cette fois-ci une hésitation à capturer, dans ces figures fondamentalement mouvantes (métaphore même de l'exil), des personnages précis, comme si l'urgence dans laquelle ils se trouvaient (trouver précisément une place, une assise existentielle et géographique), empêchait le cinéaste d'inscrire son approche dans une durée maîtrisée. Ici, c'est l'articulation entre l'individuel et le collectif (un peuple) sur lequel Wang Bing a moins de prise. Une scène, à cet égard se révèle emblématique : de sa caméra portée à l'épaule, Wang Bing suit la course d'un garçon, traverse comme lui un ruisseau, puis, quelques instants après s'immobilise, tandis que la caméracontinue à filmer le garçon disparaissant au loin, comme si, au fond, sur un plan dramatique, il n'y avait pas grand chose à en tirer, malgré le caractère audacieux du plan ; comme une poursuite à vide.

 

 La très longue scène nocturne, avec des personnes autour du feu, renforce cette appréhension délicate du rapport au groupe. Certes, on y sent la volonté chez Wang Bing, de créer un moment privilégié, où la question de l'urgence et de l'inquiétude le cède à une plénitude de l'instant. Pourtant, ce réalisme de la pure saisie de personnages dans un temps donné ne manque pas de basculer vers une signification métaphorique appuyée, avec cette bougie dont on tente de maintenir la flamme (on ne peut s'empêcher de penser, à cet instant, à la fin de "Nostalghia", de Tarkovski). Option rare chez Wang Bing, si attaché à faire jaillir la force d'une scène sans recours métaphoriques ou symboliques.

 

 C'est dans son dernier mouvement que l'on retrouve cette capacité à tirer d'une saisie immédiate du réel sa puissance trouble. En suivant un petit groupe d'individus dont la seule préoccupation est de trouver un endroit pour dormir, Wang Bing réussit à créer cette perception forte où les déplacements sur un chemin boueux sont rendus avec, en toile de fond inquiétante, les détonations liés à un affrontement tout proche. Si l'inquiétude se lit sur le visage des déplacés, on décèle aussi les signes (utilisation du téléphone portable, petit enfant souhaitant porter un sac à dos) renvoyant à la persistance d'une irrésistible pulsion de vie.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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