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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 18:43

 

  © Vincent Arbelet

 

 

Ce qui nous regarde

 

Spectacle de Myriam Marzouki

 

Avec Louise Belmas, Rodolphe Congé, Johanna Korthals Altès, Waël Koudaih.

 

 

 On appelle cela du théâtre documentaire et, comme tel, la matière qui le nourrit est censée puiser dans la tranche la plus palpitante du réel. Ce réel, moteur des tensions les plus vives, redoublé par les tragédies contemporaines, se cristallise autour de la question du voile, qui agite depuis un bon moment la société française, et dont la perception s'est élargie à mesure que les événements sont devenus de plus en plus vivaces (attentats, mais aussi démarche féministe).

 

 Théâtre documentaire, certes, mais dont la désignation peut apparaître comme limitative, car s'il existe bel et bien une approche plus ou moins exhaustive de la question du voile dans "Ce qui nous regarde", elle passe par le prisme d'une individualité : celle de Myriam Marzouki, précisément. Dès le départ est donc signifiée, par l'entremise d'une voix censée représenter l'expérience subjective de la metteuse en scène, cette polarisation relative. Myriam Marzouki s'intéresse d'autant plus à cette question qu'à l'inverse d'un sociologue, dont la vocation se voudrait scientifique, elle part d'une point de départ où c'est sa propre trajectoire qui est mise en avant.

 

 Cette expérience s'appuie sur l'origine mêlée de Myriam Marzouki : franco-tunisienne, elle est la fille de Moncef Marzouki, ancien président de la république de Tunisie (à l'époque du Printemps arabe, c'est dire si la question de l'émancipation la questionne), alors que son arrière grand-mère était ukrainienne. De quoi faire d'elle un personnage qui, loin, d'avoir un positionnement tranché, se fond dans un universalisme tolérant.

 

C'est le projet de "Ce qui nous regarde" que de faire de la question du voile un sujet sans dogmatisme et parti-pris. A travers une présentation de texte divers (de l'étonnant « Epitre aux corinthiens » à "Vernon Subutex" de Virginie Despentes, en passant par "La Rabbia" de Pasolini), Myriam Marzouki s'attache à retracer la représentation du voile à travers les siècles, en mettant l'accent sur la manière dont un simple bout de tissu est passé d'une pratique intimiste, voire pudique, aux crispations fantasmatiques et religieuses les plus folles. La démarche de Marzouki est d'autant plus intéressante que féministe athée, elle cherche à prendre d'autant plus de distance avec les interprétations figées concernant le voile. Il suffit pour cela d'entendre des propos d'une femme librement voilée révélant le malaise qu'elle ressentirait si on devait le lui imposer.

 

La liberté de se voiler est, dans la progression dramatique de la pièce, reliée à la marchandisation du corps féminin, pendant d'une supposée exploitation de la femme voilée. Il faut voir Louise Belmas, au cœur d'un monologue survolté (néanmoins tempérée par la prestance un peu enfantine de la comédienne) dénuder le haut de son corps) pour, à quatre pattes, mimer cette réduction du corps féminin à un statut érotique.

 

A côté des différents textes restitués de façon déterminée par les comédiens, Myriam Marzouki use de différents éléments pour renforcer son propos : photos (on a même droit à une analyse de véracité d'images sur un barbu tenant par la main sa femme), dessins (comme celle des colons français en Algérie invitant les femmes à se dévoiler), projections. De cet assemblage hétéroclite, portés par une mise en scène pour le moins sobre, les comédiens réussissent à tirer leur épingle du jeu. Entre l'apparence fragile de Louise Belmas, le bouillonnement nerveux de Johanna Korthals Altès (aussi à l'aise en gravure arrachée à une peinture hollandaise que dans la peau d'une homosexuelle décontractée), Rodolphe Congé propose une prestation tout en tension verbale, ses mouvements amples accentuant la portée de ses paroles. Soutenus par la musique de Waël Koudaih, ils contribuent à faire de "Ce qui nous regarde" une partition aussi légère que nécessaire.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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