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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 06:31

 

   Photo : Pascal Victor

 

 

Les insoumises

 

d'après Lydia Tchoukovskaïa, Virginia Woolf, Monique Wittig


 

Conçu par Isabelle Lafon


 

Avec Isabelle Lafon, Johanna Korthals Altes, Marie Piemontese


 

 

 Il fallait voir "Les insoumises" dans son intégralité pour bien prendre la mesure de l'ampleur du projet porté par Isabelle Lafon. En soi, les trois pièces qui le composent, envisagées comme des petites formes (de 45 minutes à 1h10), peuvent faire pencher la balance vers un cadre essentiellement intimiste, renforcé par le nombre réduit des comédiennes qui les composent (3, jusqu'à une seule sur scène).


 Si "Les insoumises", indépendamment de leur forme discrète, contiennent une force, c'est aux trois figures dépeintes que la pièce le doit : Anna Akhmatova , Virginia Woolf et Monique Wittig. A cela s'ajoute une quatrième femme, Lydia Tchoukovskaia, écrivaine elle-même, étroitement liée à la trajectoire d'Anna Akhmatova, dont elle fut en quelque sorte la passeuse, apprenant ses poèmes par cœur pour les livrer à la postérité.


Avec "Deux ampoules sur cinq", la première des trois pièces, sans doute la plus forte, une idée de mise en scène, à la fois simple et lumineuse, sous-tend l'interprétation : celle de la lumière, et de son corollaire, l'ombre. Une intrication métaphorique qui vient enserrer Anna Akhmatova dans une sorte de clandestinité créatrice, l'amenant à travailler à la lueur d'un faible éclairage. Régulièrement, le regard, inquiet, méfiant, se porte vers les côtés, comme pour prêter attention à d'éventuels espions. Tout le poids de la difficulté de l'expression artistique est signifié par cette pénombre dans laquelle évoluent les deux femmes, comme si elles étaient renvoyées à une forme de régression, enfermées dans une cave d’où la lumière avait du mal à jaillir. L'idée de mise en scène consistant à inviter les spectateurs du premier rang à les éclairer d'une lampe de poche, loin d'être une lubie ludique, vise à restituer cette palpitation entre deux battements. Tentative ultime d'arrachement à l'anonymat et l'oubli.

 

Si le sujet est fondamentalement dramatique, pour ne pas dire tragique, Isabelle Lafon, aidée par une vibrante Johanna Korthals Altes, insuffle à Anna Akhmatova, qu'elle incarne, une belle dose d'humour, rendue par des paroles révélant une absence totale de compromission (sa détestation de Tchékov, par exemple). Corps engoncé, emmitouflé, mais portant cette parole haut, sans exagération mais avec détermination. Et l'entendre parler russe complète, dans l'esprit du spectateur, cette imprégnation magnifique entre une comédienne et un rôle.


Cerné d'ombre, appelant irrésistiblement la lumière, ouvrant sur les puissances de la création littéraire, "Deux ampoules sur cinq" n'en est pas pour autant un spectacle figé. Il est traversé par une urgence constante, portée par la vivacité des paroles des deux comédiennes, particulièrement de Johanna Korthals Altes, électrique.


L'énergie qui imprègne cette première pièce, on la retrouve dans "Let me try", distribuée cette fois avec trois comédiennes (Marie Piemontese, habituée de l'univers de Joël Pommerat, se joint aux deux précédentes). Si ce trio permet à cette partie de s'inscrire dans une dynamique littéraire plus vive, c'est en passant par l'attention que chaque comédienne porte à la parole de l'autre, chacune incarnant l'écrivaine Virginia Woolf, révélant ainsi par une singularité diffractée les pans les plus variées de la personnalité contrariée de l 'écrivaine.


Quand Marie Piemontese, dans une interprétation plus discrète, joue en restant assise, Johanna Korthals Altes, dans un numéro virtuose, livre un long monologue où elle n’arrête pas de bouger d'un endroit à l'autre de la pièce, rendant sensible par une pure expression corporelle l'instabilité de Woolf. Cette répartition est d'autant plus forte que les comédiennes le rendent avec le sentiment d'inventer leurs échanges : des tas de textes sont ainsi empilés sur scène, dont elles s'emparent, chacune proférant une partie, complétée ou prolongée par une autre. Là, sous nos yeux, l'impression d'un texte palpable prend forme, restituant avec force cette saisie dramatique.


 Plus curieux, mais pourtant réduit à une simplicité de mise en scène, «L'Opoponax" n'exerce pas le même attrait. Si la prestation d'Isabelle Lafon, seule sur scène, révèle, voire accentue, sa capacité à se fondre dans des registres variés, son monologue exalté, à certains moments, flirte avec les one-woman show. Non pas que ce soit inintéressant en soi (la scansion ensauvagée du batteur Timothée Faure apportant une vibration supplémentaire), mais la singularité poétique du texte de Monique Wittig ne se fond pas dans le même élan thématique de l'ensemble, sublimée par la qualité des échanges entre comédiennes. Il n'empêche que ces Insoumises, même réduites à cette forme ultime du monologue, demeurent, dans l'ensemble, un bel exemple de théâtre enthousiasmant. 

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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