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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 14:44

 

 

 

Motion Picture

 

Spectacle de Lucy Guerin

 

Avec Stephanie Lake, Briarna Longville, Alisdair Macindoe, Jessie Oshodi, Kyle Page, Lilian Steiner

 

 

 Le propos de "Motion Picture", de Lucy Guerin, est en soi aussi excitant qu'intrigant : partir d'une œuvre phare du film noir pour concevoir un spectacle fondé sur une forme de mimétisme avant d'opérer une échappée artistique plus personnelle. Le film en question , "D.O.A", (Rudolphe Mate,1950) autrement dit "Dead on arrival" (Mort à l'arrivée) contient un argument singulier : un homme est empoisonné et n'ayant plus que quelques heures à vivre, se lance dans une quête éperdue de la vérité.

 

 On peut dire que la proposition de Lucy Guerin repose sur une cinéphilie totale, puisque le film en question est projeté in extenso, depuis son générique initial jusqu'à la fin. Mais il n'est pas projeté n'importe comment, avec pour but d'assouvir l'appétit cinéphilique des spectateurs. D'évidence, c'est le spectacle qui en pâtirait. Au Théâtre des Abbesses, l'écran n'est pas devant le spectateur, mais des deux côtés de la salle, en hauteur. Ce déséquilibre en entraîne un autre : celui de la perception du spectateur. Certains peuvent voir les images, au prix d'une contorsion de la tête, d'autres plus facilement, au risque de rater la vision du plateau.

 

 Ce relativisme du regard est en soi la première originalité de "Motion Picture" qui, en rendant la perception délicate, décalée, fondée sur une certaine frustration, met à mal la continuité visuelle d'une projection continue. En fait, pour cette raison, "Motion Picture" tient un peu de l'installation. Comme pour certaine œuvres visuelles présentées dans des galeries ou des musées, où les écrans se multiplient, "Motion Picture" met en place une perception différentiée, partielle. Ceux qui pourront voir l'écran totalement ne pourront jamais assister à un spectacle total, au même sens que ceux ne voyant pas l'écran accentuent leur perception auditive sont plus intrigués par les sons venant aussi bien de l'écran invisible que des danseurs de la compagnie de Lucy Guerin.

 

Geste cinéphilique inaugural, donc, mais fondu dans le moule d'une réinterprétation perpétuelle de l'image. C'est le parti pris ludique et inventif de "Motion Picture" que de s'engager dans un dialogue avec le film pour livrer une traduction corporelle de ses séquences. Le public qui ne voit pas l'écran s'étonnera ainsi de voir ainsi les danseurs, reproduisant les dialogues du film, faire des mouvements avec leur chaise, dans des déplacements synchronisés. Ces déplacements, destinés à rendre compte des changements de plans, témoignent de la volonté de Lucy Guerin de restituer la surface du film, d'en donner une épaisseur dynamique.

 

On trouve un vrai morceau de bravoure dans "Motion Picture", quand l'un des danseurs joue à lui tout seul tout les événements cinématographiques à l'écran : la parole, les mouvements de caméra, les échelles de plan. Son corps, pris dans ce tissu d'évolution constante, ressemble un patin désarticulé, emporté par tous les indices filmiques. Pourtant, il est moins moins dans une sorte de mimétisme (qui implique un respect des formes à imiter) qu'embarqué dans le flux incandescent de tous les signaux filmiques.

 

La force de "Motion Picture" est de justement s'affranchir de cette traduction corporelle des images et du son, pour aller vers de la danse pure, tout en conservant cette référence au film. Cela donne de beaux mouvements de groupe (les danseurs vêtus tels les acteurs des années 50), notamment le plus beau, lorsqu'une femme est portée, censée jouer une agonie, est portée par des danseurs en des phases élégantes. Son corps ainsi accompagné est tel un bateau à la dérive, rendant compte, avec une intensité autre, de l'irrémédiable perte du personnage du film, rongé par un mal intérieur. Et si "D.O.A" est un film constitué de beaucoup de plans rapprochés, conférant à son histoire un caractère angoissant et confidentiel, Lucy Guerin, en créant ses équivalences sur scène, multiplie les perspectives, donnant ainsi à sa démarche un scintillement aussi inattendu que fécond.

 

 

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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