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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 14:10

 

 

 

 

Où les cœurs s'éprennent

 

D'après les scénarios de "Les nuits de la pleine lune" et "Le rayon vert", d'Eric Rohmer

 

Adaptation de Marie Raymond et Thomas Quillardet

 

Mise en scène de Thomas Quillardet

 

Avec Benoît Carré, Florent Cheippe, Guillaume Laloux, Malvina Plégat, Marie Rémond, Anne-Laure Tondu et Jean-Baptiste Tur

 

 

 

 En portant sur une scène de théâtre deux scénarios d'un des cinéastes phares de la Nouvelle Vague, Thomas Quillardet offre un beau défi créatif. Issus de la série "Comédies et proverbes", les deux textes ont accouché de deux films phares de Eric Rohmer : "Les nuits de la pleine lune" (1986) et "Le rayon vert" (1987). Si l'un, aux dialogues brillants, extrêmement écrits, témoigne de la virtuosité littéraire de Rohmer, le deuxième, beaucoup plus porté sur l'improvisation, représentait une vraie révolution esthétique chez le cinéaste, qu'on pouvait jusqu'alors envisage comme un homme de contrôle.

 

 La première bonne nouvelle de "Où les cœurs s'éprennent" (titre reprenant un vers de Rimbaud, mise en exergue dans "Le rayon vert") est de nous replonger dans l'univers auditif de Rohmer. Quel spectateur, sensible, voire parfois agacé par les dialogues du cinéaste, en en reconnaissant certains, ne sentira pas une reviviscence des mots du cinéaste dès lors qu'ils passent par le filtre des lèvres de jeunes comédiens. Ce n'est pas qu'ils fassent oublier les acteurs des "Nuits de la pleine lune" (comment oublier la regrettée Pascale Ogier, la verve crane de Fabrice Lucchini quand on a été un fervent cinéphile), mais la réussite de "Où les cœurs s'éprennent" tient justement à cela : que ces mots ultra-reconnaissables soient jetés à nos oreilles en paraissant comme neufs, tant la vivacité des dialogues, la manière dont chaque parole, hyper consciente, fruit d'une capacité introspective inhérente aux personnages de Rohmer, jettent leur clairvoyance dans l'oreille du spectateur.

 

 Le public ne s'y trompe pas, d'ailleurs, puisque les nombreuses saillies d'Octave, quintessence du dandy auto-satisfait, ne manquent pas de susciter rumeurs ou rires. Ces mots jetés sur scène, débarrassés de la mise en scène cinématographique ("Les nuits de la pleine lune" étant, sur un plan esthétique, l'un des plus beaux films de Rohmer) conservent toute leur pouvoir d'attraction. D'autant plus que portés par ces jeunes comédiens, ils gardent un souffle intact. Il suffit de prendre le personnage d'Octave, joué par Benoit Carré, pour mesurer la réussite de cette incarnation. Le comédien, par sa stature imposante, loin de la frêle silhouette d'un Lucchini, réussit, derrière la verve suffisante du personnage, à injecter une authenticité qui le rend sensible.

 

 Plus sensible encore, Anne-Laure Tondu parvient à insuffler à son personnage de Louise une fragilité émouvante, allant à l'encontre de la détermination d'une jeune femme en quête d'indépendance. Ne serait-ce que par ses déplacements sur scène, ses gestes marqués par l'hésitation et la maladresse, elle réussit à endosser ce rôle fameux dans l'univers de Rohmer.

 

 Avec "Le rayon vert", on passe à un tout autre registre, que le film de Rohmer avait déjà contribué à rendre marquant. Si Louise est une femme moderne, désirant vivre des expériences loin de son amant par des stratégies spatiales, la Delphine du "Rayon vert" est sans ancrage, prise dans le flux des déplacements hasardeux. Cette instabilité (avant tout émotionnelle, fruit d'une incandescence du personnage) se traduit par l'improvisation de certaines scènes chez Rohmer. Et c'est sans doute grâce à cela qu'au théâtre, le charme opère tout autant.

 

 En faisant fi du carcan de la maîtrise langagière, "Le rayon vert" nous embarque vers une échappée d'été, toute aussi tintée d'idéalisme. Plus réussie encore que "Les nuits de la pleine lune" , l'adaptation de Thomas Quillardet (et de Marie Rémond) étonne par ce qu'elle permet d'écart par rapport au film de Rohmer. C'est sans doute son humour, allié à ce sentiment de spontanéité, qui en accentue la légèreté.

 

 Dans le rôle de Delphine, il y a Marie Rémond. Une fois de plus, la comédienne excelle dans un rôle de jeune femme passive et indéterminée, ballottée au gré des déplacements et invitations. Entre le caractère extrêmement effacé d'un rôle muet dans "Yvonne, princesse de Bourgogne" et celui où elle suit un criminel pathétique dans "Vers Wanda", elle arrive une fois de plus à donner une belle présence à ce personnage fragile. Avec sa silhouette d'adolescente, ses hésitations, elle campe une Delphine dont bon nombre de dialogues se terminent dans un tremblement émotif, les larmes n'étant pas loin. Mémorable est la scène où, à table, dans le bruissement des impressions et des paroles, la personnalité de Delphine se dessine de façon plus précise, en avouant son horreur de la viande. C'est par là aussi que revient ce paradoxe chez Eric Rohmer : derrière son port aristocratique, son univers ne manquait pas de porter sur des interrogations existentielles prégnantes comme autour de cette question liée au végétarisme, de plus en plus vivace aujourd'hui, et par rapport auquel il fait, en une seule scène, figure de précurseur.

 

 Si la mise en scène de "Où les cœurs s'éprennent" est somme toute assez discrète, elle n'en est pas moins inventive, notamment avec ce grand papier qui recouvre l'espace : Anne-Laure Tondu le déchire aussi bien pour se confectionner un lit que pour y noter un numéro de téléphone. Mobilité qui vaut aussi bien dans "Les nuits de la pleine lune" que dans "Le rayon vert". Et quant à ce petit train passant sur des rails, il renvoie moins à un univers d'enfance qu'il ne vise à restituer, en un clin d’œil, un mouvement purement cinématographique. Donner à voir ce qui fait le tissu de ces deux œuvres : le mouvement comme risque pour deux beaux personnages féminins, entre solitude et tentative d'arrachement.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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