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23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 18:46

 

    Photo : Michèle Laurent

 

 

Une chambre en Inde

 

Spectacle d'Ariane Mnouchkine

 

Création collective du Théâtre du Soleil

 

 

 

 Vient un moment où, face à l'implacable succession du temps, l'heure de la synthèse s'impose. Avec "Une chambre en Inde", son dernier spectacle, Ariane Mnouchkine, dans l’inamovible Théâtre de la Cartoucherie où elle crée de puis plus de 40 ans, exprime cette phase particulière dans une vie de création. Dans la profusion des scènes égrenées pendant 3h30, qui tiennent parfois plus du collage que de la progression dramatique, l'impression persistante d'un parcours nous envahit.

 

 On sait à quel point l'un des moteurs ayant inspiré Ariane Mnouchkine est sa fascination pour les œuvres théâtrales et musicales asiatiques. "Une chambre en Inde" ne déroge pas à cette tendance. Le titre a même valeur programmatique. Pourtant là où, parvenus au fait d'une vie de création, certains jetteraient un regard sur le passé avec une bonne dose de nostalgie, Ariane Mnouchkine introduit une dimension purement burlesque dans cette pièce.

 

 Si cette approche renvoyant à une forme cinématographique déjà été exploitée par la metteuse en scène (Le tartuffe, Les naufragés du fol espoir), elle revêt ici une dimension encore plus folle. Il suffit de prendre la scène d'ouverture, avec les premières sonneries de téléphone réveillant Cordélia (Hélène Cinque, excellente dans ce rôle de pure bouffonnerie) : elle se lève et, le corps totalement désarticulé, telle une marionnette sans fil, se dirige vers le téléphone pour aller répondre à Astrid. Ce ne sera que la première d'une longue série. Ce comique de répétition, souvent hilarant, s'il témoigne chez Ariane Mnouchkine d'un hommage rendues à des formes qui l'ont stimulée, ne la fige pas pour autant dans un passé esthétique.

 

 Si référence évidente au passé il y a, elle est purement référentielle, synthétique. Après plus de quarante ans de création, Ariane Mnouchkine éprouve le besoin de jeter des citations sur scène, en utilisant des séquences plus ou moins courtes. Dans cette profusion de scènes, ou le passé référentiel et le présent le plus vibrant se télescopent littéralement, Ariane Mnouchkine utilise ce grand appartement comme une chambre d'échos, propice à y faire jaillir toute sorte de figures, on ose à peine dire des fantômes. Il y a notamment cette lumineuse apparition de Shakespeare par la fenêtre, sans doute l'une des plus belles scènes de la pièce. A peine nostalgique, simplement vivante, comme si le personnage prenait place avec naturel dans la pièce, tel un invité qui y aurait sa place attendue. Il en est de même de Tchekov, accompagné de ses "trois sœurs" : figure respectable, que Mnouchkine n'a jamais mis en scène, mais dont on sait à quel point il fait partie de son panthéon littéraire.

 

 Le plus troublant dans "Une chambre en Inde" reste cette multiplicité de registres, entre la convocation des figures tutélaires, dans leur apparition brève, et une manière de poursuivre sans cesse l'admiration pour une région, l'Asie, à travers le fil conducteur du théâtre musical inhérent à l'Inde. Ici, c'est le Theru Kootu, forme populaire qui, s'il adopte des costumes aussi chatoyants que le Kathakali, un usage marqué des percussions, n'en a pas le caractère austère, puisque pratiqué par des villageois. A côté des références foisonnantes au théâtre occidental, Ariane Mnouchkine propose de longues scènes de cette forme indienne, pour signifier à quel point cette partie de l'Asie irrigue encore et encore son inspiration, et par rapport auquel il ne peut être question de parodie ou de conduite post-moderne.

 

 Bien sûr, certains pourront trouver un peu naïve l'approche contemporaine des conflits qui émaillent le monde. C'est qu'Ariane Mnouchkine, dont les sujets sur les sans-papier ou les réfugiés ont émaillé sa création ("Et soudain des nuits d'éveil", "Le dernier caravansérail"), adopte cette fois-ci un ton unilatéralement comique, sa dénonciation consistant à ridiculiser les extrémistes. Mais, au fond, la lucidité ultime est peut-être de proposer de rire d’événements témoignant d'une intolérance galopante. Le rire comme dernier refuge face au tragique.

 

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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