Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 mars 2017 5 24 /03 /mars /2017 23:56

 

    Photo © Pascal Gely

 

 

Les larmes d'Oedipe

 

D'après la tragédie de Sophocle

 

Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

 

Avec Jérôme Billy, Charlotte Farcet, Patrick Le Mauff

 

 

 On peut dire que, pour conclure son cycle consacré aux tragédies de Sophocle, l'auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad a choisi une option étrange, avec ces "Larmes d'Oedipe" conçus comme une version pour le moins confidentielle. Le spectateur, qu'on invite, plus que jamais, à bien éteindre son portable pour ne pas perturber l'ambiance particulière au début du spectacle, se sent comme invité dans un espace onirique, hors du temps ou de l'espace, où seule règne la nuit noire. Manière de convoquer une intériorité, de ramener les tragédies de Sophocle à un degré d'intimité feutrée.

 

 En effet, quoi de moins spectaculaire que cette scène éloignée, où évoluent l'ombre des trois comédiens, une lumière les détachant à peine du rideau dressé derrière eux. Si "Les larmes d'Oedipe" retracent une fin, sous forme de retraite mortifère, on y sent aussi l'espace propre à tout commencement, la palpitation lumineuse marquant une naissance. Et la radicalité visuelle opérée par Wajdi Mouawad, rend bien compte de cette perte du personnage d'Oedipe accompagné par sa fille Antigone.

 

 Ce théâtre minimaliste, épuré jusqu'à métaphoriser l'absence de vision d'Oedipe, n'est pas sans rappeler un certain Claude Régy, apôtre des représentations anti-spectaculaires. Celui-ci avait livré avec "La mort de Tintagiles", une pièce conçu comme un théâtre d'ombres, dans le sillage des théories révolutionnaires de Maurice Maeterlinck sur l'acteur, appelé en quelque sorte à disparaître, au profit d'une voix blanche, le moins chargé possible en émotion.

 

 Mais à la différence de celle de Régy, la radicalité de Wajdi Mouawad n'empêche pas la pièce d'être gagnée par une émotion passant essentiellement par les voix. A une perception défectueuse s'ajoute une écoute suave, la voix des comédiens, amplifiée mais sans jamais qu'elle paraisse accentuée, brasse les mots avec une belle élégance. Le plus surprenant reste la position de Jérôme Billy : incarnant le Coryphée, le comédien nous gratifie de moments chantés où perce une voix grave et profonde, installant une ambiance de salon antique dans la salle.

 

 Cependant, on pourra rester très perplexe sur l'option envisagée par Wadji Mouawad : dans sa revisitation personnelle de la tragédie grecque, sa tentative de faire résonner des thèmes éternels avec des préoccupations contemporaines (crise financière, assassinat d'un jeune homme par la police) paraît bien trop appuyée et par là, manquer de subtilité ou de pouvoir suggestif. On sait à quel point on peut extirper de pièces anciennes, des interrogations suffisamment fortes pour en faire sourdre des vibrations contemporaines. Malgré cette réserve, et compte tenu de sa capacité à nous envelopper dans une atmosphère envoûtante, "Les larmes d'Oedipe", s'il ne nous arrache pas de pleurs, nous maintient dans une belle intériorité chuchotée.

 

Partager cet article

Repost 0
Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
commenter cet article

commentaires

Blog De Karminhaka

  • : Attractions Visuelles
  • : Cinéma, théâtre, voyages, danse contemporaine, musique du monde
  • Contact

Recherche