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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 20:09

 

 

 

Loving

 

Film de Jeff Nichols

 

Avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Marton Csokas, Nick Kroll, Michael Shannon

 

 

 

 Au fond, "Loving" commence là où beaucoup de films s'arrêteraient, dans un mouvement pacifié : un homme et une femme s'étreignant, assis sur le perron d'une maison. Elle lui annonce qu'elle est enceinte. On sait à quel point, dans n'importe quel contexte romanesque classique, l'annonce d'un tel événement vient sceller une histoire, souvent jalonné de troubles, d'épreuves extérieures, de doutes, et de dépassements. Événement qui vient cimenter, en bien des cas, la victoire sur l'adversité. Dans cet introduction paisible, dépourvue de joie explosive, mais de contentement souriant et pudique, Jeff Nichols marque d'entrée de jeu son empreinte décalée par rapport à un récit teinté de classicisme historique.

 

 Car "Loving", c'est d'abord une histoire vraie, ayant fait d'ailleurs l'objet d'un documentaire récent, sur lequel s'est appuyé Nichols : "The Loving story", de Nancy Buirski relatant la vie de ce couple mixte obligé de quitter l'état de Virginie, qui proscrit l'union entre noirs et blancs. Fort de cette matière narrative puisée dans le réel, Jeff Nichols n'en livre pas pour autant un film mimétique, drapé dans une reconstitution sage ; quand bien même par ailleurs le cinéaste pousse la véracité jusqu'à choisir des comédiens ressemblant aux vrais protagonistes (Joel Edgerton, Ruth Negga).

 

 "Loving" est bien un film qui, dans sa dynamique humaine, s'ancre totalement dans l'univers du cinéaste américain, axé sur la polarisation sur des figures individuelles. Ici, quelque soit le moment historique charnière représenté (concentré en une formule choc et resserrée : "Loving contre l'Etat de Virginie"), ce qui est mis en avant, c'est un cadre intimiste, quand bien même, dans la question de la fuite, il est question d'espace, de territoire. S'il y a bien une tension entre l'individu et l'histoire évoquée par ce décret, il n'en demeure pas moins que Nichols s'attache avant tout au parcours de ses deux comédiens principaux, les filmant souvent dans un cadre serré, à coup de plans rapprochés.

 

Comme dans "Take Shelter", dont il se rapproche le plus par sa manière de représenter le personnage masculin, "Loving" axe sa caméra sur une figure entêtante. Pourtant, le Loving du film a bien des différences avec le Curtis LaForche de "Take Shelter" : là où, dans ses obsessions, LaForche ouvre un territoire imaginaire incommensurable, au point d'y entraîner sa famille, Loving est un personnage au contraire très éloigné de toute transcendance métaphysique ou autre. Il y a même une forme d'animalité brute chez lui, aux actes réduits à leur essence, et il n'y a en lui aucune préoccupation morale ou existentielle. Quand le shérif (après l'avoir mis en prison) lui rappelle qu'il savait qu'il avait franchit un interdit en s'unissant à une femme noire, la réplique qui revient chez Loving, notamment après son emprisonnement, c'est : "Ce n'est pas juste".

 

Cette phrase, loin de marquer une conscience aiguë de la justice sociale chez Loving, traduit au contraire un rapport au monde où la justice serait liée à une humanité intrinsèque, non fondée sur une quelconque séparation des races ou de généalogie – argument appuyé, sur un mode abject, par le même shérif lui rappelant les unions consanguines dans son entourage. La trajectoire de Loving ne s'inscrit dans aucune continuité historique, et c'est la raison pour laquelle, lors de l'intervention des jeunes avocats, nul enthousiasme n’apparaît dans la première poignée de main.

 

Au contraire, là où les jeunes coqs de la justice - conscients de se trouver face à un cas pouvant les auréoler d'une gloire dans la résolution de cette affaire - sont portés par une détermination souriante, Loving les envisage plutôt comme des intrus venant fissurer la plénitude de son rapport au monde, nullement fondée sur des dialectiques ou des oppositions. Et à cet égard, Nichols donne à ses jeunes loups une aura un peu ridicule, sourire forcé, assez déstabilisés par la résistance minérale de Loving, très perceptible lors du refus ferme de celui-ci de retourner dans l’État de Virginie pour se faire arrêter.

 

Face à ce bloc ancré dans son rapport au monde, faite de certitude innocente, inconsciente, il fallait un liant, une médiation, capable de maintenir la connexion avec une histoire devant nécessairement aller de l'avant. C'est Mildred, la femme de Loving, qui l'assume, par sa souplesse, sans que pour autant sa détermination ne faiblisse. Dans sa fonction réparatrice, elle fait advenir une proximité des corps, favorisant jusqu'à l'intrusion d'un photographe (joué par un Michael Shannon presque méconnaissable) au sein de leur maison. C'est par le jeu tout en finesse de Ruth Negga, en sourires conciliants, que "Loving" prend une dimension sensible, loin de toute volonté édifiante que pouvait laisser augurer un tel sujet. Et c'est lé réussite profonde de Jeff Nichols de faire couler ses personnages dans la bain de l'histoire avec autant de fluidité.

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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