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5 novembre 2021 5 05 /11 /novembre /2021 10:29

Dans un élan régressif, carnavalesque, la chorégraphe capverdienne Marlene Monteiro Freitas offre une variation sur le mal, aussi documenté qu'incontrôlable.

 

 
Mal – Embriaguez Divina (Mal - Ivresse Divine)

Chorégraphie de Marlene Monteiro Freitas
 

Assisté de Lander Patrick de Andrade
 

Avec Andreas Merk, Betty Tchomanga, Francisco Rolo, Henri « Cookie » Lesguillier, Hsin-Yi Hsiang, Joãozinho da Costa, Mariana Tembe, Majd Feddah, Miguel Filipe

 

 

 Ça commence avant même que ça commence : au fond de la salle, derrière une estrade qui sera le cœur du spectacle, hommes et femmes s'adonnent, maladroits, à un jeu de volley-ball. Et quand le ballon s'aventure hors du terrain, un danseur ou une danseuse (ce soir là Hsin-Yi Hsiang), d'un pas lent, à la mécanique veloutée, entre hésitation et déplacement hypnotique, s'en va le récupérer. Et la magie, rien que là, commence à opérer.

 

 C'est un prélude, non pas pour une fugue, mais pour une fuite en avant délirante, comme Marlene Monteiro Freitas sait désormais nous le montrer. De l'arrière où se situait le jeu de volley à l'estrade, le mouvement est marqué par un passage, à la fois comme un terrain d'initiation, ou plus simplement l'arrachement à une forme (l'enfance, le jeu, l'insouciance) avant d'accéder à une autre (la conscience du mal, la régression, la bureaucratie). Ce passage d'une posture à une autre est constamment scandé par la figure d'un grand Noir, vêtu comme un garde (evzone) et qui, avec des cris, entraine en quelque sorte sa troupe vers des horizons de débordements extatiques.

 

 Selon Marlene Monteiro Freitas, « Mal – Embriaguez Divina » puise dans un corpus de références culturelles large, en premier lieu Georges Bataille, auquel le titre renvoie (Mal - Ivresse divine), aussi bien livresques (Hannah Arendt, Mahmoud Darwich) que cinématographiques (Luis Bunuel, Peter Watkins avec « Punishment Park », Eyal Sivan et « Un spécialiste »). Si l'on comprend que ces références vertigineuses dessinent une cartographie du mal, au cœur de la littérature de Bataille, et continuée jusqu'au film de Sivan sur Adolf Eichmann, le propre de l'esthétique de la chorégraphe cap-verdienne est de passer tout cela dans un moule visant à une trituration carnavalesque.

 

 C'est en cela que l'univers de Marlene Monteiro Freitas peut être déroutant, puisque toute la matière scénique, chorégraphique, théâtrale, musicale qui opère sous nos yeux vise moins à renforcer un discours intellectuel qu'à en émietter tous les fondements. Tout questionnement procède par une régression. Dès l'entame du spectacle, les performeur.euse.s se livrent à une série de grimaces infantiles, les yeux écarquillés, vitreux, dans une allure robotique (moins cependant que dans « Bacchantes. Prélude pour une fugue », où les bouches étaient élargies avec une prothèse artificielle). Comme si cette armée d'êtres humains robotisés, pour mieux supporter leur transformation incessante, épouser tous les rôles, devaient cheminer dans un état d'inconscience, dans ue forme d'exaltation rêvée.

 

 Impossible de trouver une quelconque démonstration dogmatique chez Monteiro Freitas, puisque toutes les scènes visent à laminer toute adhésion. Si la fantastique séquence avec le papier manipulé par les performeur.euse.s vise à dénoncer les travers aliénants de la bureaucratie, c'est l'infini et réjouissante inventivité des triturations permanentes qui fascine, la dynamique incessante des corps et des gestes entre les différentes strates de l'estrade qui en devient étourdissante. Il n'est ainsi jamais possible de saisir, dans tous les actes individuels, tout ce qui se joue d'une personne à l'autre.

 

 Marlene Monteiro Freitas construit ainsi des scènes dans une éruption permanente, et la fumée déclenchée au départ par l'un des performeurs devient la métaphore d'un incendie dont les flammes invisibles irriguent constamment les gestes et mouvements de tous et toutes. Et en cela, s'il y a une figure incroyable dans « Mal – Embriaguez Divina », c'est bien celle de la reine cul-de-jatte (qu'on a peine vue s'installer sur l'estrade). Non pas que cette singularité physique renverrait à une quelconque référence cinématographique (Freaks), mais sa virtuosité physique joue sur un constant déséquilibre, sa danse à la sensualité folle flirtant avec la résistance à la chute quand à d'autres moments, elle rend compte de sa difficulté à grimper sur un cube.

 

 La grande force de la pièce de Marlene Monteiro Freitas procède ainsi d'une prolifération à l'envers, non pour affirmer des positions, mais pour briser tout carcan idéologique. L'un des rares moments de convergence visuelle (la parodie du « Lac des cygnes », avec les danseur.euse.s et leurs gestes de mains évocateurs) marque l'acheminement de la pièce vers plus d'apaisement. Il révèle également sa qualité rythmique remarquable, qui repose notamment sur la façon dont les corps, dans un pur élan musical, se meuvent, couchés sur l'estrade, comme des archets d'instruments de musique. La rythmique est débridée, mais au bout du compte, toute partition arrive à trouver son éclaircie.

 

Au Centre Pompidou, du 3 au 6 novembre

Au Nouveau Théâtre de Montreuil, du 10 au 13 novembre

 

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